Islam  : Libération des opprimés

Je suis une image

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L’efficacité et la beauté participent souvent à l’élaboration de slogans fallacieux, car l’esprit envoûté par le beau a tendance à le confondre avec le vrai et à s’identifier avec la belle image. L’effet d’identification joue plus facilement dans les périodes de troubles, d’ignorance et de solitude où chacun s’accroche à la première vérité qui s’impose à lui. Les techniques de manipulation et de fabrication du consentement sont connues. Noam Chomsky, défenseur de la liberté et de la démocratie, les dénonce dans ses conférences, car elles privent l’humain de sa compétence à réfléchir pour ne sublimer en lui que la bête et le troupeau.

S’il est vrai que le progressisme français a  introduit l’exploration visuelle dès la maternelle pour donner au futur adulte les moyens de se repérer dans un monde surpeuplé d’images, il est vrai aussi que cet adulte reste infantile dans son  traitement de l’image. Tisseron, le  psychiatre français, a montré comment les images de la « vache folle » étaient identifiées dans la mentalité collective comme les bûchers du Moyen-âge avec leur lot d’angoisse voulant sans doute nous dire que le déluge d’informations  désinforme et produit des effets pervers. Rien ne nous interdit de penser que les effets pervers de l’image et des mots sont planifiés comme un objectif de guerre médiatique et de lutte idéologique dont les conséquences seront  catastrophiques pour tous si les honnêtes gens ne viennent pas dire « ne parlez pas en notre nom » et ne travestissez pas la vérité.

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C’est cette image qui a été utilisée pour tenter une  révolution colorée en Iran et faire tomber Ahmadi Najad.

« Une civilisation démocratique ne pourra se sauver que si elle fait du langage de l’image un stimulant pour la réflexion critique, pas une invitation à l’hypnose ». Umberto Eco

Ecrire par le texte, l’image, le son ou le geste, sur le plan intellectuel et artistique, ne consiste pas à défendre une position idéologique ou à prendre une posture politique sur les polémiques ou sur problèmes brûlants de l’actualité mouvante et orientée. Ecrire c’est élaborer une grille de lecture qui fasse sens tout en rendant cette grille subtilement cachée pour inviter à la réflexion. Livrer en vrac et avec force ses « vérités » sans donner à la Vérité le temps de se dévoiler et de s’imposer à l’esprit est de la propagande. La propagande peut convaincre les esprits mesquins en quête de bouc émissaire et de solutions à l’emporte pièce, mais elle finit par lasser, y compris dans son propre camp, lorsqu’elle se transforme en  unanimisme ou en sectarisme tous les deux contraires à l’idée même de liberté d’expression. Lorsqu’on se revendique de la liberté on se doit d’avoir une pédagogie de la libération.

La pédagogie, selon le philosophe et pédagogue français Antoine de la Garanderie, est la prise en charge intelligente et responsable de la grande diversité des fonctionnements cognitifs, à partir de l’analyse des habitudes mentales des individus en principe différents dans leur manière d’appréhender, de comprendre et de se fixer projet d’application ou de transfert de ce qu’ils ont acquis par l’expérience ou par l’apprentissage.En pédagogie, éducative ou politique comme dans les arts et la littérature, les mots et l’image se doivent d’avoir un pouvoir évocateur, ils doivent être significatifs, suggestifs, symboliques dans le contexte de leur évocation. Plus personne ne conteste aujourd’hui le rôle fondamental de l’évocation comme outil de la pensée. L’évocation ne consiste pas seulement à tenter de ressusciter les absents ou les disparus ou de donner libre cours à ses fantasmes, mais de tenir compte de l’impact des mots et des images sur l’environnement social, intellectuel ou écologique de la communication si la responsabilité et la visée de la pensée et de la parole ne consistent pas à provoquer, à stigmatiser, à manipuler. En effet, dans le champ social, pédagogique, politique et culturel, il n’y a pas une évocation, mais des évocations, des projets élaborés comme des constructions mentales à partir des objets de perception. Plus que la perception, le ressenti est chose intérieure, intime. Le pédagogue dans sa classe ne travaille pas sur des anonymes, mais sur des personnalités qui ont une histoire, un parcours, des projets, des imaginations, des désirs, mais aussi de fausses représentations. C’est avec eux et non contre eux qu’il  réalise sa vocation. Le journaliste, l’homme de religion, le médecin, l’agent social, le chef d’Etat sont des pédagogues au service de l’humain. S’ils oublient leur vocation et transgressent les règles de l’art de leur métier, ils finissent par se présenter vils et haïssables, même si les médias les font apparaître autrement.

L’humain est sacré. Toucher à sa vie, à sa dignité, à sa sécurité ou à sa croyance c’est provoquer la colère des Cieux et de la Terre.

S’il est donc irresponsable de jouer sur les sensibilités culturelles et religieuses, il est criminel de le faire en période de crise et d’exacerbations sociales ou politiques. Il ne suffit de pas proclamer sa « vérité », il faut être à l’écoute du comment elle devient ensemble d’évocations personnelles, intérieures à un individu, à une communauté. Il ne peut y avoir évocation, du latin evocare « appeler à soi, faire venir » que si l’esprit est mobile et ouvert.

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La mobilité et l’ouverture sont certainement les compétences de l’imagination lorsqu’elle est libérée des peurs, des stéréotypes, de la fascination, de l’hypnose et du vagabondage paresseux ou insouciant. Si l’évocation est un processus de libération par l’acquisition de la compétence d’éveil de la mémoire et de l’anticipation de la pensée focalisée sur la réalité qu’elle veut transformer ou comprendre, alors que l’hypnose est un processus négateur de la liberté car il vise à tenir quelqu’un sous son empire, sous sa domination, sous son influence. L’évocation n’est pas l’ensemble des réminiscences du vécu antérieur, mais le projet d’être, de penser et de faire, suscité par des informations visuelles et auditives. La liberté consiste à reconnaître à autrui le pouvoir d’évocation et par conséquent elle impose au producteur d’image et de paroles de respecter le processus mental et affectif par lequel le destinataire reçoit le message visuel et auditif. Occulter ce processus et le devoir de responsabilité qui lui est attaché c’est obligatoirement travailler pour le compte de la fascination, de l’anarchie et des atteintes à la liberté.

Si la réflexion critique est une activité d’éveil et de conscientisation, l’hypnose est un état de passivité, semblable à celui du sommeil, chez un sujet en partie conscient, mais devenu un objet manipulable par des manœuvres de suggestion ou par l’absorption de produits narcotiques. La personne hypnotisée est dans un état de passivité pendant lequel il subit le pouvoir de fascination qu’exerce sur elle un être, une idée, une image ou une chose. Fasciner, du latin fascinare « faire des charmes, des enchantements » est un déni de la réalité, une quête d’irréel. L’évocation est un projet de libération où l’être est le sujet agit pour son émancipation ou celle de son peuple. C’est par exemple Moïse. La fascination est une aliénation de fait ou un artifice contre le projet de libération. C’est le cas des magiciens de Pharaon. La fascination exige un pouvoir qui ne tient que par le mensonge et la dérive démiurge, elle exige la maîtrise de l’art et des techniques de fascination par les agents de fascination, elle exige aussi une disposition à être fascinable par l’éducation, la médiocrité de l’esprit, la paresse, l’intérêt…

Une civilisation qui se réclame de Jésus, mais qui s’autorise à le présenter, au nom de la liberté d’expression, sur le slip d’une pute (l’affiche du  film  la passion du Christ) peut montrer Mohammed sous une apparence plus monstrueuse. Accuser le metteur en scène ou le journaliste est une facilité qui masque les conditions socio politiques et idéologiques de la production marchande dans le domaine informationnel, artistique ou littéraire.  A ce niveau, le système doit être conséquent  avec ses principes et ses règles : mettre fin à tous les tabous et les assumer sans complexe. Chacun devrait avoir sa liberté totale et aucune limite ne serait tolérée. Malraux avait prédit la fin de cette civilisation pour qui « les dieux sont morts, mais les diables sont vivants » dans le sang, la drogue et le chaos c’est à dire à ce qui provoque l’ivresse et la fascination pour jeter l’humanité dans le néant. Cette civilisation n’a plus de pouvoir d’évocation, car elle n’a plus de projet. Elle se contente de se contempler dans son orgiasme (contraction post moderne de l’orgasme et de l’orgie) d’une foule invitée à la fête. Le moment festif ou l’existentiel d’un instant est non seulement présenté comme spirituel, mais réinitialisé par la reproduction et la rediffusion des images et du son jusqu’à apparaître comme une étendue et une durée de civilisation triomphante, d’une morale incontestable et irreversible. Comme il n’ y a pas de dialectique, de contradiction, pour évoluer vers plus de sens et davantage d’innovation afin de dépasser l’inachevé de la condition actuelle alors l’achevé, l’enfermé et  l’incontestable ne parviennent plus à cacher ni les déboires, ni la volonté de fabriquer des fantasmes qu’un rien viendrait pourtant ébranler :

Debout chantez plus haut en dansant une ronde
Que je n’entende plus le chant du batelier
Et mettez près de moi toutes les filles blondes
Au regard immobile aux nattes repliées

Mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

On peut rire des Prophètes

On peut rire des Prophètes, ils n’ont pas vocation à tuer ou à se venger. Il y a des lois sociologiques et historiques qui ont brisé  des civilisations plus fortes. Si la Providence devait anéantir tous Les atomes d’insouciance, de blasphème et

d’inconsistance la terre aurait été vidée de puis longtemps.Contrairement à ce qu’on croit, l’histoire humaine ne se réalise pas à coup de cataclysme comme elle ne se réalise pas selon le vouloir des hommes les plus puissants ou les plus bruyants. Elle a ses mécanismes et ses voies.  On peut se raconter inlassablement des histoires et dessiner des images, mais la question reste posée : pour quel projet, libérer par l’évocation ou fasciner par  l’aliénation. Le sens donné aux mots et aux image est déterminant pour le projet individuel ou social même si le statut et la verve du narrateur peuvent faire écran quelque temps. L’évocation est aussi rattachée au latin advocatio et ses déclinaisons : convoquer, appeler à soi, faire venir, Rassembler, donner délai, accorder répit, secourir, consoler… Il suffit de vouloir donner les moyens de penser, de lire, d’écrire et de vivre librement et dans la dignité pour  que chaque humain devienne l’advocatus (l’avocat) de la libération des opprimés qui donne vocation à la liberté d’expression. Lorsqu’on a compris le sens des mots et leurs implications on suit la voie pédagogique des Prophètes : appeler  à l’éveil de la conscience pour un choix libre et responsable. Les insensés peuvent se cacher derrière la religion, pour la dénigrer ou pour l’instrumentaliser, mais la question ontologique reste posée pour tous : qu’allons nous faire de nos intelligences, de nos savoirs, de nos talents, de nos vies dans un monde de plus en plus confus, incertain, entropique, indifférencié…

Moïse, Jésus et Mohammed ne doivent pas être vus uniquement sur le plan de la religion et de la foi, mais sur le plan global de la lutte de l’intelligence évocatrice du bien et du beau contre le système fondé sur l’aliénation. Devant une image, un discours, une idée, un phénomène il ne s’agit pas de prendre position d’adhésion ou de réfutation en se laissant influencer par l’affectif ou par la communication, mais de chercher la grille de construction et de se prononcer sur le pouvoir évocateur ou sur la capacité de fascination. L’esprit lucide et l’oeil vigilant parviennent à distinguer l’un de l’autre même si de prime abord ils semblent se confondre. Ils ne peuvent se confondre car ils sont antinomiques. Il faut oser déconstruire l’image et le discours et voir les liens qu’ils entretiennent avec l’idéologie, la géographie, l’économie, l’histoire, la politique, la mentalité collective et la succession des faits. Le cerveau humain dispose de toutes les ressources pour comprendre la globalité si on fait l’effort de lui restituer sa compétence à évoquer, à tisser des liens, à organiser. La fascination consiste justement à provoquer un éblouissement pour imposer « sa vérité ». La psychologie cognitive et la psychologie sociale au service des médias, des idéologies et des politiques permettent de jouer sur les registres mentaux, perceptifs et affectifs pour vendre de l’audience et de la marchandise en captivant l’attention, en cultivant les désirs, en suscitant les peurs, en mettant en scène les contrastes.

 Pygmalion

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La fascination est symboliquement représentée par le mythe de Pygmalion, roi de Chypre, célibataire misogyne, qui sculpta une statue dont il tomba amoureux. Il la nomme Galatée, l’habille et la pare richement. Follement épris de sa créature il demanda à la déesse Aphrodite de lui donner apparence humaine et une vie. Pygmalion finit par épouser sa statue incarnée et vivre sa passion. L’aspect édificateur du mythe est la mise en relief de l’inversion des rôles et du pouvoir séducteur et fascinant du regard de l’autre sur nous que nous-mêmes en retour du regard que nous lui portons. C’est un vieux mythe qui trouve une place de choix dans la modernité et la post modernité. Sublimé ou diabolisé, le regard d’empathie narcissique peut faire d’un vulgaire tronc d’arbre une femme belle et désirable alors que le regard du haineux peut transformer des fragments d’humanités blessés et humiliés en symboles de provocation, de diabolisation pour appeler le mépris et l’exclusion. La psychologie cognitive et la psychologie sociale peuvent produire l’effet Pygmalion pour magnifier ou son effet inversé pour stigmatiser. La psychologie sociale au service de la lutte idéologique fabrique par le procédé pygmalion ce que Malek Bennabi appelle « l’interlocuteur valide » et les « indigènes » médiocres et asservis ».

Tout les rapports de domination soumission sont construits sur l’ effet  et son inversion avec le paroxysme de la perversion : chacun se voit au travers de l’autre et chacun informe l’autre de ce qu’il veut entendre. Les peuples ne sont pas représentés selon leur caractère spécifique, mais selon les élites occidentalisées qui répondent aux désirs de l’Occident en salissant l’image de leur peuple, de leur religion, de leur histoire. L’Occident finit par prendre pour argent comptant les débilités de ses agents et ces derniers se mettent à copier les sources occidentales pour informer les occidentaux. Le serpent  se mord la queue, mais ce sont les peuples qui reçoivent le venin. Lorsque la tête est le colonisateur et la queue le colonisé le spectacle est cynique, mais il devient kafkaïen lorsque dans une extrémité il y a le pouvoir du système et dans l’autre les médias du système. Traditionnellement les médias avaient pour vocation d’informer le public sur les décisions du pouvoir, maintenant elles informent le pouvoir et lui dictent la règle à conduire alors que le pouvoir flirt avec ses médias pour leur suggérer des pistes, des audiences, des sondages, des opinions. C’est le grand désordre, comme dans les mafias, il y a partage de territoires, de zones d’influence, d’imposition de silence; comme dans les fins d’empire plus personne ne sait qui gouverne, ni  dans quelle direction, ni pourquoi la persistance impavide au suicide…

Les narratives ne peuvent compenser l’absence de cap, de boussole et de gouvernail. Les narrateurs peuvent montrer sur leurs cartes les points chauds du globe terrestre, mais ils ne peuvent pas envisager un instant de se poser la question la plus simple et la plus logique sur l’image que la France est en train de se construire dans le monde musulman. Un jour où l’autres les misérables qui gouvernent le monde musulman finiront par partir et la France contrainte de se trouver d’autres interlocuteurs. Et si on posait une petite question aux fabricants d’images et de narratives et à leurs pygmalions : Où est passé la grandeur de la France, son indépendance, son industrie, ses arts et sa culture ainsi que sa résistance à l‘occupation? N’est-ce pas que ceux qui président aujourd’hui à la gestion de ses Affaires étrangères, de son Commerce extérieur, de sa langue nationale et de son patrimoine culturel ont été les artisans directs de la liquidation de son industrie, des ses universités. Au moment où le démantèlement de la puissance de la France avait commencé, les musulmans qui semblent poser problème aujourd’hui n’étaient pas encore nés alors que leurs parents étaient esclaves sur les  routes,  les chantiers et les forges. Français réveillez-vous, ne soyez pas les otages des pygmalions.

En jouant sur le mental et l’affectif des autres pour fasciner, les  showbiz et les peoples, médiatique et politiques, se trouvent, inévitablement, amenés à s’auto-fasciner par leur propre montage et à vouloir jouer le rôle mythologique de Pygmalions comme acteur principal sans rival ni concurrent. Le système qui façonne les idiots utiles, les auxiliaires et les magiciens a pour règle de mettre en concurrence les pygmalions pour demeurer le seul et l’éternel Pygmalion. Dans cette spirale infernale de la fascination narcissique chacun, à tous les niveaux, se veut être le seul c’est à dire le seul regard narcissique qui fascine les autres. Il est donc obligé de dénigrer les apprentis, les maîtres et les pairs de la corporation des pygmalions. Chacun à son corps défendant se trouvera dans la posture de Midas le roi au bonnet d’âne ou dans celle de Pygmalion déchu

La tragédie grecque, experte en narrative,   montre le destin implacable et les jeux pervers des divinités de l’Olympe : Les deux filles née de l’union de Pygmalion avec son adorable sculpture Galatée eurent un comportement rebelle envers la déesse Aphrodite qui les châtia en allumant dans leur cœur le feu de l’impudicité. Après s’être assurée que les dégâts moraux et sociaux de la progéniture d’un amour hors norme leur ont fait perdre toute crédibilité et toute audience, Aphrodite transforma alors leurs corps en rochers inertes. Ils verraient alors leur propres mythe fondateur dans toute son étendue symbolique : La punition exemplaire et impitoyable des dieux cruels et vengeurs contre ceux qui cherchent à aimer ce qu’ils ont façonné de leurs mains ou de leurs regards. Chacun est libre de choisir son destin, celui de  pygmalion de circonstance ou celui d’homme libre sinon en voie de libération, s’il ne veut pas devenir otage du regard des autres. S’il prend la décision de se libérer, il va construire nécessairement les instruments de sa lucidité. S’il fait l’effort d’être lucide sans esprit partisan il finit par acquérir les réflexes de la libération : refuser la fascination et accepter l’effort d’évoquer autre chose que ce qu’on lui donne à voir à partir de sa propre perception visuelle et auditive de la réalité qu’il consent à observer vue sous plusieurs angles, par rapport à d’autres référentiels et dans d’autres dynamiques mentales. Il verrait la culture des faux syllogismes, comme Eugène Ionesco dans le pièce de théâtre Rhinocéros, il verrait les pathologies de « rhinocérite » intellectuelle, politique et médiatique.

Rhinocéros

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La rhinocérite est une maladie imaginaire contagieuse pour effrayer une société imaginaire. Cette maladie, symbole de l’absurde,  finit par atteindre tout le monde et  transformer chaque personne atteinte en rhinocéros. Elle  cause une apathie intellectuelle et rend les gens insensibles à autrui. Le malade se « prend la tête » et « perd la tête » dans les syllogismes fallacieux du totalitarisme qui l’a rendu inapte à lire et à raisonner. Prenant tout au  premier degré et au niveau le plus infantile, mais le moins innocent, il refuse l’entendement et le dialogue. Les esprits les plus instruits et les plus vigilant  y succombent :

« Le Logicien, au Vieux Monsieur.

Je vais vous expliquer le syllogisme.
Le Vieux Monsieur
Ah ! oui, le syllogisme !
Le Logicien, au Vieux Monsieur.
Le syllogisme comprend la proposition principale, la secondaire et la conclusion.
Le Vieux Monsieur
Quelle conclusion ?
Le Logicien, au Vieux Monsieur.
Voici donc un syllogisme exemplaire. Le chat a quatre pattes. Isidore et Fricot ont chacun quatre pattes. Donc Isidore et Fricot sont chats.
Le Vieux Monsieur, au Logicien.
Mon chien aussi a quatre pattes.
Le Logicien, au Vieux Monsieur.
Alors, c’est un chat.
Le Vieux Monsieur, au Logicien après avoir longuement réfléchi.
Donc, logiquement, mon chien serait un chat.
Le Logicien, au Vieux Monsieur.
Logiquement, oui. Mais le contraire est aussi vrai.
Le Vieux Monsieur, au Logicien.
C’est très beau, la logique.
Le Logicien, au Vieux Monsieur.
A condition de ne pas en abuser…
Le Logicien, au Vieux Monsieur.
Autre syllogisme : tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat.
Le Vieux Monsieur
Et il a quatre pattes. C’est vrai, j’ai un chat qui s’appelle Socrate.
Le Logicien
Vous voyez…
Le Vieux Monsieur, au Logicien.
Socrate était donc un chat !
Le Logicien, au Vieux Monsieur.
La logique vient de nous le révéler. »

 

La perte du sens par le galvaudage des mots

« Une civilisation démocratique ne pourra se sauver que si elle fait du langage de l’image un stimulant pour la réflexion critique, pas une invitation à l’hypnose ». Cette citation est celle de l’italien Umberto Eco,  professeur à l’Université de Bologne, président du centre international de sémiologie et d’études cognitives. Son expertise symbolique a été révélé par son best-seller mondial « Le Nom de la rose » où il est question d’enquête (du latin in quester : partir en quête du dedans qui forge le terme inquisition médiévale) sur une multitude de crimes dans un cadre et une démarche hautement symbolique. Umberto Eco explique le choix du titre par « la rose est une figure symbolique  tellement chargée de significations qu’elle finit par n’en avoir plus aucune ou presque ».

Les mots et les images sont fascinants, il faut s’en libérer pour leur redonner leur pouvoir évocateur et leur compétence de symboliser en tissant du lien subtil. Les mots liberté, démocratie et terrorisme devraient être redéfinis pour qu’ils aient un sens. Il ne peut y avoir de sens si l’évocation de l’humain est absente. Évoquer l’humain c’est  prendre garde à son sacré, inviolable. La liberté n’a aucun sens si sa finalité est de transgresser le sacré profane ou religieux. Le sacré n’a plus de caractère humain s’il s’impose contre la liberté. Pour résoudre le paradoxe de la hiérarchie et de la coexistence des valeurs il faut le respect. Par le respect on peut inviter autrui a partager, à connaitre et à échanger, mais en lui imposant  une « vérité » on manque de respect  à sa dignité inviolable. Ce ne sont pas ni des mots ni des images, mais des valeurs.

Ceci n’est pas une pipe

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Le pouvoir fascinant ou évocateur des mots et des images est bien illustré par le tableau du suréaliste Magritte « Ceci n’est pas une pipe » ou « trahison de l’image« . Nous sommes pris par le pouvoir des images que nous parvenons à confondre la réalité avec la représentation (imagée) de cette même réalité. Dire que que cette représentation n’est pas la réalité semble évident, mais en réalité ce n’est pas évident par l’imposition de cette image dans notre champ de perception. Au contraire, souligner cette évidence devient subversif. Michel de Foucault a saisi la force de la trahison de l’image et l’aspect subversif du texte qui la nie comme réalité puisque, pour lui, au moment où le texte vient souligner la négation de l’image, cette image a déja disparu du champ (visuel, sémantique…), mais lorsque on retrouve cette image, le texte a disparu ainsi que la réalité par qui l’image est représentée. La représentation visuelle ou textuelle ne peuvent cohabiter avec la réalité de ce qu’ils représentent. Ce ne sont que des abstractions réductrices ou négatrices de la réalité si jamais cette réalité venait à se manifester dans sa totalité à notre perception. Nous sommes en permanence en train d’interpréter ce qui se donne à voir. Selon le moment, la perspective, l’imaginaire ( le capital d’images mentales) et l’émotion du sujet, son imagination ( sa capacité de traiter et d’explorer l’imaginaire) à saisir la réalité n’est ni objective, ni globale, ni pérenne. Cette compétence d’appréhender la réalité et sa représentation est totalement subjective voire fallacieuse lorsqu’elle se fait en différé et par intermédiation qui amplifie ou réduit le sens qu’elle veut communiquer et non selon la réalité vraie. Michel de Foucault pressentait les dérives totalitaires qui pouvaient instrumentaliser la liberté d’expression en soulignant sa démarcation : « Je voudrais être un agitateur pour les réguliers, et parvenir à ce qu’on laissât s’exprimer les irréguliers.»

Margritte en faisant cohabiter l’image et le texte qui la récuse a sans doute exprimé les ambiguïtés de son époque et ses peurs sur la notre. Comme tout les surréalistes il était non seulement hostile à la guerre et au capitalisme, mais ouvert à la culture libertaire qui prône la rupture avec les conformismes, les idéologies, les morales et les religion. Il savait sans doute intuitivement que le capitalisme allait faire de l’image une machine de propagande et un instrument de guerre psychologique et qu’il allait instrumentaliser les idées nouvelles, somme toute des représentations du monde, pour réaliser davantage de profit, mener d’autres guerres, brimer la liberté et ravaler la création au rang de marchandise ou de publicité. Magritte ne nous a pas livré une fascination mise en tableau, mais une approche du réel qui ne se contente pas de déclarer ou de déclamer , mais d’en voir les constructions et les perspectives dans une démarche surréaliste qui consiste à  » bannir de l’esprit le « déjà vu » et rechercher le pas encore vu ». Cette démarche permet d’innover et d’inventer non seulement l’art, mais la liberté comme concept, comme praxis : « La liberté, c’est la possibilité d’être et non l’obligation d’être. »

Une société qui se veut démocratique doit donc rompre avec la fascination des images et le pouvoir magique de la narration. La liberté n’est pas d’imposer une lecture ou une adhésion , mais de défendre la vocation citoyenne et républicaine pour tous, celle qui permet à chacun de conserver son autonomie de penser et son droit d’interpréter sans mettre en péril la vie, l’intelligence, les croyances et de dignité d’autrui. La liberté et la démocratie c’est justement cette possibilité donnée à tous d’être différents et d’acquérir les compétences de leur virtualisation par laquelle l’humain devient artisan de son devenir, ferment de son émancipation, détenteur des ressources de son expression créative, semence de tous les devenirs possibles. Aucune limite à ce devenir sinon par le travail, le talent et le libre choix. Pour un intellectuel comme pour un artiste la question ne se pose pas en termes de devoirs et d’imposition, mais en termes de créativité et de possibilité c’est à dire en termes d’ouverture sur l’avenir, sur l’humanité plurielle, sur la différenciation des vouloirs et des compétences sans limitations à un moment, à un lieu ou à une mentalité.

Ouverture et mouvement

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L’image, la narration, comme toute oeuvre d’art, doit rester ouverte c’est à dire apte à produire de l’interprétation libre, de la construction de nouveaux sens sans perdre son caractère originel et original qui fait sa singularité et sa richesse. Il en est de même des communautés. La création et l’interprétation artistique comme la vie la plus banale ne peuvent s’accomplir en niant la loi de l’harmonie :  » la diversité dans l’unité et l’unité dans les variation  » qui exige le respect d’un commun dessein et le respect des perspectives multiples dans ce dessein si ce dessein à vocation à l’universel c’est à dire à être compris et partagé par tous les hommes. Au niveau humain, l’universel n’a de sens que s’il admet les limites de sa dimension limitée et l’inachevé de son oeuvre car c’est la limite et l’inachevé qui impulsent la quête de partager, d’échanger et de faire fructifier ses différences, sa singularité, ses idées, ses valeurs. C’est l’inachevé qui impose l’« ouverture » c’est à la dire la collaboration culturelle, sociale, intellectuelle, économique et politique de tous. C’est l’ouverture qui crée le mouvement et vice versa. La fonction du symbole est de de réunir dans un mouvement et par un mouvement des choses séparées et pouvant ou devant se réunir. L’intelligence du mouvement et de l’ouverture commande de s’interroger sur la séparation, la distance et les circonstances pour les réparer et faire les soudures et ainsi prendre un nouvel élan, une nouvelle ouverture où chacun serait un nouveau centre et un nouveau rayon le plus conforme à ses possibilités et à ses aspirations. Fermer, s’enfermer, s’immobiliser c’est provoquer d’autres césures, d’autres déchirements.

Umberto Eco a parfaitement bien situé l’équation symbolique de l’ « ouverture » dans ses travaux sur la beauté et la perception esthétique en musique, en littérature ou en peinture. Il a souligné que l’ utilisation du symbole est l’expression la plus contemporaine de l’indéfini parce qu’étant ouverte à des réactions et à des interprétations toujours nouvelles. C’est la compétence de symboliser qui virtualise la créativité car elle n’épuisent aucune partie des possibilités d’une oeuvre, d’un homme, d’une idée, d’une communauté. Tout est sujet à réflexion. La créativité exige de se soumettre à l’analyse critique, c’est à dire de s’ouvrir à une perpétuelle remise en question de ses valeurs et de ses certitudes. L’achevé et le fini sont bornés par leurs certitudes et la répétition de leurs fausses représentations. Souvent c’est la panne en matière de projet et de renouvellement qui se manifeste lorsqu’on répète inlassablement ses dogmes et ses récits. Voir au delà de son clocher ou de sa porte exige un changement de perspective, de paradigme, de posture. C’est le début du mouvement.

Marcher en foule pour se défouler est une catharsis sociale, sympathique, respectable si elle accompagne ou annonce une remise en cause de ses habitudes, de ses peurs, de sa finitude, de son achèvement et de son agonie dans les vieux clichés. C’est dans la tête qu’il faut marcher, c’est l’histoire qu’il faut explorer, c’est la vérité qu’il faut chercher. Pour cela il faut arrêter de gesticuler pour trouver le temps et les idées de donner du sens aux gens et  mettre de l’ordre dans la Cité. On peut donner l’impression d’un ordre symbolique en confondant l’emblème de propagande avec le symbole d’unité, mais le regard avisé voit dans l’image qui s’offre à lui le désordre. Comment ne verrait-il pas le désordre alors que cette image recèle en elle plusieurs focales qui vont rendre impossible la lecture et l’adhésion plus grand nombre. Comment créer l’ordre alors que la terrorisation médiatique et politique créé le désordre psychologique et invite les communautés à se déchirer. Comment créer de l’ordre alors que les Français qui se sont habitués à l’image d’un pays effacé après des siècles de gloire et qui refait surface à travers une image tragique, mais rendue  fascinante et totalisante, vont se trouver impliqués dans des guerres qui ne leur apporteront ni la paix, ni la sécurité ni la prospérité ni l’unité. L’ordre dans la cité ou l’ordre citoyen est semblable à l’ordre de l’image du modernisme : désordre sur désordre pour saper les intelligences et la vertu et instaurer les règles du jeu satanique : avilir l’humain et bannir de sa conscience l’idée du beau et le sens du juste. Le désordre non seulement nie le sacré, mais il veut être le sacré qui fixe les normes, les valeurs, le goût, l’opinion, l’émotion, l’appartenance, l’identité…

Tout est en devenir. Seuls l’inerte, l’immobile, le fini et le médiocre sont achevés. Non seulement ils sont achevés, mais ils sont « infinis » dans le sens où plus rien ne peut les contenir et ils ne peuvent être des contenant pour ce qui est en expansion, en devenir, en mouvement, en expression de difference. Quel est l’espace ou la surface qui va contenir le néant. Quelle est la terre qui va porter le disparu. L’équation du vivant et la pensée pour le vivant restent inachevées et toujours d’actualité quelque soit le lieu, le temps et les conditions sociales. Lorsque l’homme, individu ou communauté, gouvernant ou gouverné, religieux ou athée, savants ou ignorant, se croit qu’il est infini, parfait, universel, norme, alors il révèle toute sa vulnérabilité et toute son impuissance ou son narcissisme et sa perversion. La post modernité tente de mettre fin à l’univocité et à l’irreversibilité qui ont marqué la modernité par l’introduction de la culture de la différence et du pluralisme, de nomadisme des identités, de fédération des communautés sur des intérêts partiels, de plasticité du temps informatique, de la vitesse de commutativité des connexions, de la mise en réseau des connaissances et des ressources, de l’immatérialité des supports, mais les élites politiques et médiatiques vivent encore à l’époque des deux guerres qui a coïncidé avec l’émergence de l’hyperpuissance américaine et son arsenal de consentement idéologique. Alors que l’universel post moderne était rendu possible par la technologie et les connaissances, l’ethnocentrisme occidental avec son exclusivisme et ses exclusions refait surface. Ses élites ont du mal à comprendre le sens de la liberté en dehors de leur vision limitée à la subordination et à la soumission. Le caractère différentiel du monde et la différenciation des êtres et des choses de la post modernité ne peuvent être assimilés par des esprits formatés par l’indifférenciation à l’égard du reste du monde.

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L’esprit occidental a inventé les outils techniques et les procédés technologiques de la post modernité qui a capitalisé tous les savoirs d’ailleurs et d’antérieur, mais il demeure sur le plan idéologique réfractaire à la grande ouverture symbolique vers l’universel, car il entretient une confusion entre lui-même et l’universel tout en refusant, par confort et conformisme, de s’inscrire dans le mouvement et l’ouverture. Il s’enferme et ferme la porte aux autres avec tous les dangers psycho sociaux et psycho politiques de l’enfermement médiatique et du sectarisme idéologique. Ils peuvent prendre les apparences verbales et iconiques de la subversion post moderne intellectuelle et artiste, mais ils ne peuvent revendiquer l’idée de René Magritte :

« La valeur réelle de l’art est en fonction de son pouvoir de révélation libératrice. »

Ni celle d’Umberto Eco :

« Une civilisation démocratique ne pourra se sauver que si elle fait du langage de l’image un stimulant pour la réflexion critique, pas une invitation à l’hypnose »;

Comment va-t-elle se sauver alors qu’elle pratique la trahison de la parole, de l’image, des valeurs… Pour s’en convaincre il suffit de lire, de voir et d’écouter, dans les médias et les politiques, ce qui fascine le lecteur, captive l’auteur et mobilise l’audience : lamentable, ridicule et offensant.

Trahison des images et mystère

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Magritte continue de nous dire qu’il ne s’agit  ni de pipe au singulier ou au pluriel, ni de leur couleur, ni de leur dimension, ni de leur rapport à l’espace, mais de notre regard. C’est notre regard intérieur qu’il faut éduquer et qu’il faut aiguiser au lieu de se focaliser sur l’extérieur à soi. Si

Le lecteur attentif aura compris que toute référence à l’actualité n’est que fiction et fortuité. Il aura surtout compris que le choix des auteurs et des oeuvres cités est une volonté de montrer l’ambiance de guerre, d’avant guerre et d’après guerre qui a fait émerger le questionnement et la créativité géniteurs. Nous sommes dans une ambiance guerrière qu’il faut dénoncer. Tous ces auteurs et leurs oeuvres expriment aussi l’angoisse et les rêves du monde occidental. Apollinaire à cheval entre le surréalisme et le symbolisme pressentait avec joie le potentiel de l’art que permettait le progrès technique, mais il ressentait l’inquiétude qu’il en devienne otage :

C’est aux poètes à décider s’ils ne veulent point entrer résolument dans l’esprit nouveau, hors duquel il ne reste d’ouvertes que trois portes: celle des pastiches, celle de la satire et celle de la lamentation, si sublime soit-elle.

Les merveilles nous imposent le devoir de ne pas laisser l’imagination et la subtilité poétique derrière celle des artisans qui améliorent une machine.

L’on peut prévoir le jour où, le phonographe et le cinéma étant devenus les seules formes d’impression en usage, les poètes auront une liberté inconnue jusqu’à présent. 

Apollinaire le chantre de la modernité ne pouvait imaginer la puissance des deux outils de la post modernité : la socialité et la viralité. Il s’agit de disposer des connexions inter réseaux sociaux pour diffuser des messages, des slogans, des rumeurs, des publicités, des rendez-vous à l’échelle planétaire. Derrière la spontanéité apparente se cache un mécanisme des plus sournois et des plus efficace: l’industrialisation de la fédération des communautés qui n’ont pour valeur que de partager l’instant d’être ensemble avec pour conséquence bien entendu de consommer la même chose, de penser à l’identique. L’industrialisation repose sur des architectes fédérateurs qu’on appelle les leaders d’opinion qui ont pour vocation de captiver, de mettre en réseaux, de saisir les opportunités, de faire prendre la sauce. L’usager croit utiliser sa liberté d’informer et son devoir de savoir alors qu’il est devenu informateur, délateur, amplificateur de ce qui aliène sa liberté et celle des autres. Pour comprendre comment une image simple a pu faire le tour de la planète et susciter tant d’émotions et de si grand rassemblement il faut accepter l’idée qu’il y a du talent, mais ce talent serait un pipi de chat s’il n’y avait pas le trust des agences de communication détenues par les magnats de la Finance à New York, Paris, Tokyo, Londre et Milan.

Ce sont les mêmes qui détiennent la publicité, la mode, le cosmétique, les magazines, le cinéma et Internet en plus du pétrole, des banques et de l’armement. Leurs états-majors sont mobilisés comme des équipes de guerre autour de compétences de communication, de sémiologie, de psychologie et de finances qui façonnent l’air du temps sinon ils s’en inspirent bien avant que celui-ci ne s’impose dans la réalité mondaine. Les rigolos qui viennent nous distraire sur les plateaux de télévision sont les bonimenteurs du capitalisme. Celui-ci est une machine qui gagne des  sous en  fourguant de la fausse monnaie culturelle et intellectuelle à côté des armes de destruction.  Si la technologie permet de dupliquer, de cloner, de diffuser sans limite de temps et d’espace, c’est la communication, la psychologie et la sociologie qui modélisent les comportements. La bataille du futur se joue déjà à ce niveau c’est à dire quel potentiel d’imagination développer et pour quel usage. Le leurre serait de croire que la technique suffit. Eugène Ionesco nous a montré comment la casuistique pseudo intellectualiste ouvre la porte au fascisme,  à l’intégrisme et à la guerre.

L’intelligence, la justice, la liberté peuvent et doivent apporter les réponses sensées pour que les insensés ne transforment pas le malheur de quelques uns en enfer pour tous. Ils doivent mettre tous les éléments du puzzle ensemble pour saisir la globalité du mystère et ne pas tomber dans le piège de la trahison. C’est sans doute ce à quoi Magritte nous invite dans sa composition « mystère » sur la représentation du  réel et de son modèle d’inspiration.

Observer une oeuvre d’art, lire un livre, écouter un discours est le même processus si on fait abstraction de l’émotion. En regardant « Mystère » le projet d’évocation à partir d’images simples se met en brouillon : Où est la vérité ? Où est la réalité ? Qui est l’inspirateur ? Qui représente quoi ? Que signifie cela ? Cela nous pousse donc à relire le tableau « trahison de l’image » et à nous poser de nouveau la question sur « ceci n’est pas une pipe », s’agit-il de la réfutation que la représentation du réel puisse être le réel ou que chacun est libre de représenter ce qu’il veut s’il se libère du réel que lui livre la figuration immédiate pour s’investir dans un projet d’évocation. Le projet d’évocation n’est pas seulement intellectuel, il est aussi affectif et imaginatif en fonction des référents culturels, religieux, idéologiques et sociaux, mais aussi de ses désirs et de ses frustrations, de ses préoccupations, de sa propre quête… Ainsi l’un s’attachera aux courbes de la pipe, l’autre à son usage, l’autre à ses effets, l’autre à sa couleur, l’autre aux métiers qui s’y rattachent… Il est impossible de trouver des projets d’évocation similaires. L’image lorsqu’elle a vocation pédagogique elle est éducatrice, formatrice, libératrice par sa compétence d’évocation. Lorsqu’elle devient fascination, elle se transforme en corruption, en inquisition, en imposition.

Le mouvement qui se proclame avant-gardiste, en faisant la jonction avec l’atlantisme et  le sionisme, est devenu corrupteur faisant de la liberté, de la démocratie, de la culture son cheval de Troie pour saper ce qui lui résiste ou lui apporte la contradiction. Le modernisme a rompu avec l’esprit moderne des créatifs hostiles à la guerre, à l’idéologie et au capitalisme pour devenir une machine de guerre contre ce qui donne finalité, sens et beauté à la vie. Ce courant n’a jamais admis l’esprit de résistance du Général De Gaule et de son ouverture au monde arabe.

Si la vérité pour la justice est une chose elle est tout autrement pour les mathématique et la physique chimie. Cette vérité est encore plus complexe pour l’artiste et le philosophe, car il ne peut l’enfermer dans des lois, des jugements, des axiomes. Sa vocation est  de produire du sens en donnant à autrui la liberté  d’interpréter sans restreindre ses possibilités de lecture, tout au plus il peut aider le regard à se déplacer ou à le solliciter. Les intellectuels et artistes trahissent  lorsqu’ils  substituent au mystère de l’art une vérité imposée par les marchands. Magritte nous montre bien que lorsqu’une représentation s’impose comme « je suis » alors qu’elle n’est pas, elle devient un dogme, une doxa idéologique d’exclusion, une  religion d’inquisition.

 

 

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