Islam  : Libération des opprimés

Les mécanismes de la destitution de Morsi vus par un Frère musulman

Les mécanismes de la destitution de Morsi vus par un Frère musulman
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Au moment où la roue de l’histoire poursuit inexorablement sa trajectoire faisant tomber les illusions des uns et faisant voir les manœuvres des autres il est bon pour l’esprit de chercher à comprendre les mécanismes de la tragédie. Il s’agit d’une tragédie, car le peuple arabe continue de vivre les coups d’État et les instabilités du fait de l’immaturité de sa classe politique et de sa fâcheuse culture démocratique qui appelle l’armée à résoudre les problèmes de la société.

Quelques hommes ont vu la tragédie venir de très loin. Parmi ces hommes Mohamed Habib.

Mohamed Habib considéré comme  l’un des militants les plus remarquables, en termes de pensée et de poste occupé dans la hiérarchie des Frères Musulmans auprès de qui il avait passé 43 ans de son existence, avait démissionné de la confrérie en pleine « révolution » égyptienne alors que Moubarak venait de  tomber.  Il fait partie des grandes figures musulmanes qui ont  apporté la contradiction politique aux Frères Musulmans  sur le champ public.  On se rappelle aussi le candidat aux présidentiels Abdel Moun’im Abou Fatouh qui s’est présenté en candidat libre contre Morsi le candidat de la confrérie. Mohamed Habib, avec d’autres dissidents,  avait créé le parti de la Nahda qui se voulait « Wassata » entre les islamistes et les libéraux pour empêcher que l’Égypte ne sorte du parti unique pour tomber dans celui de la bipolarité idéologique : islamistes et anti-islamistes.

Mohamed Habib   s’est   démarqué  des pratiques  de la confrérie qu’il a considérées contraires à l’esprit de son fondateur Hassan Al Banna. Auteur du livre    »  Les Frères et la vérité amère » , paru il y a quelques semaines  il a publié plusieurs articles  depuis la révolution qui a porté les Frères Musulmans au pouvoir. Il n’a pas manqué  d’y  condamner la démarche « révolutionnaire » des Frères Musulmans considérant qu’elle était contraire à la philosophie pacifique et sociale du mouvement et qu’elle annonçait une dérive loin des principes affichés et des discours.  Pour lui la révolution n’était ni dans la culture, ni dans l’objectif, ni dans l’espoir des Frères Musulmans.  Elle peut se produire pour des raisons objectives et subjectives dont le despotisme qui outrepasse toutes les limites. La culture islamique est d’agir avec la réalité objective et d’analyser la révolution puis d’en tirer toutes les conséquences. Comploter pour prendre le pouvoir ou planifier  pour pousser le peuple à s’insurger n’est pas une culture islamique. La réforme est globale et longue, elle est donc en contradiction avec l’empressement et les imprévus du fait révolutionnaire. Le fait révolutionnaire peut se produire lorsqu’il n’y a pas de réforme et que la situation devient explosive sans issue. À long terme la révolution n’apporte pas de solutions objectives, elle reste une réponse  ponctuelle sur laquelle il ne faut pas compter. L’erreur stratégique des Frères Musulmans semble se focaliser sur leur positionnement par rapport  aux révolutions arabes.

Il s’est démarqué plusieurs fois de la position des « sunnites » qui veulent partir en guerre contre les chiites et il a refusé de prendre position contre le Hezbollah et l’Iran comme il avait refusé de magnifier le Qatar et la Turquie. Sa position sur l’axe de la résistance ne semble  souffrir d’aucune ambiguïté.

Il explique la logique historique qui a présidé à la conduite  partisane des Frères musulmans  face à la répression qui se trouvent donc contraints de passer à la clandestinité, laquelle les amène inévitablement à se développer comme une organisation secrète. Celle-ci finit par devenir otage de son bureau politique échappant au contrôle et au ressourcement.  La répression isole l’élite des cadres du terrain et à la longue les uns et les autres se trouvent coupés de la réalité pensée, du retour d’expérience sur les activités et du rajeunissement des cadres.  Avec le temps non seulement le gouvernant et l’opposant se trouvent sans canaux de communication et de dialogue, mais tous se trouvent privés de compétence et de l’aptitude à renouveler la pensée féconde et novatrice.  Dans ces conditions, rêver du pouvoir, s’y préparer ou l’exercer comme ik se doit relève de l’impossible à imaginer.

Il ne s’agit pas du déballage infantile et auxiliaire des repentis du FIS, mais d’une pensée structurée qui exprime sa déception avec pertinence et opportunité (dans le feu de l’action). Mohamed Habib   n’est pas un parvenu : c’est un intellectuel et un cadre de haut niveau qui a participé à l’organisation des  Frères Musulmans  et à l’émergence de la pensée résistante contre le despotisme. Comme la majorité de ses compagnons de route, il  a affronté au péril de sa vie et de sa liberté le despotisme du régime égyptien. On peut résumer ses reproches et ses inquiétudes que le temps a confirmées comme suit :

1 – Il considère qu’objectivement le mouvement des Frères Musulmans avait  épuisé son stock historique, politique et social et qu’il lui fallait changer sur le plan idéologique et méthodologique pour faire face aux changements objectifs de la rue algérienne et aux nouveaux défis de la révolution égyptienne qui ne peuvent se contenter de l’approche « classique ».

2 – Il considère que l’hégémonie, l’exclusion et l’exclusive au sein du parti ou entre les partis dans l’Égypte née de la Révolution ne sont plus d’actualité. La pensée unique et l’héritage ancien doivent faire place à une pensée moderne, à la consultation élargie et à la fin de la culture du secret et de la clandestinité imposés par l’histoire. La feuille de route, le règlement intérieur et la peur de l’autre que les Frères Musulmans avaient hérité du régime policier sont devenus caducs. Les Frères Musulmans ne pouvaient et ne devaient prétendre gouverner l’Égypte sans se réformer préalablement et  rénover leur pensée, leur mode d’organisation et de prise de décision. L’avenir de l’Égypte et l’exercice politique dans les nouvelles conditions et les nouvelles possibilités ne pouvaient se confiner dans la structure du Bureau du guide et ses appareils.

3 – Il a dénoncé le mauvais choix des hommes comme étant des choix partisans ou sentimentaux  qui auront  fatalement des répercussions négatives sur la vie sociale, politique  et économique sur l’Égypte qui attend la mobilisation de compétences avérées pour résoudre des problèmes complexes exigeant la coopération du plus grand nombre de forces politiques.

Les choix des hommes ne sont pas judicieux et n’obéissent pas à la logique politique du moment.  Il dit sans détour que l’Égypte est dans la nécessité de choisir des hommes imaginatifs, innovateurs, penseurs pour répondre aux ambitions du peuple égyptien que la révolution a réveillé. Tout conformisme aux appareils de la confrérie aux dépens des attendus du peuple sera préjudiciable aux Frères Musulmans.   L’Égypte a de grands problèmes qui exigent une grande pensée au service de l’intérêt général loin de l’esprit partisan.

4 – Il considère que la faute catastrophique était la gestion de la réforme constitutionnelle et qu’il était impensable que la Constitution nouvelle puisse être aux mains du pouvoir politique, car elle perd de son caractère de référence et devient démarche partisane. Il aurait fallu dissocier l’assemblée constituante de l’Assemblée législative et confier cette tâche à des experts autonomes sans attache avec l’exercice du pouvoir. Une constitution, même si elle est « parfaite » reste illégitime et contestable lorsqu’elle est l’apanage d’un parti ou d’une coalition au pouvoir. Cette manière de procéder fragilise l’État et ouvre la porte à toutes les dérives. La Constitution par son caractère durable devrait être acceptée par les minorités et par l’opposition. Elle ne doit donc pas être l’œuvre du pouvoir en place, même si ce pouvoir est légitime sur le plan démocratique.

5 –  Les Frères Musulmans sont entrés dans la confusion totale perdant le cap et l’objectif de leur existence en l’occurrence la réforme et le progrès. La course au pouvoir a occulté les devoirs. L’absence de vision stratégique dans le cadre des changements survenus qui ont surpris le mouvement qui ne s’est pas préparé au changement  ne lui permet ni à lui ni à ses cadres de gouverner autrement que par l’improvisation et la confusion.

6 – L’hégémonie des Frères Musulmans sur les institutions porte un préjudice au principe de l’équilibre et de la séparation des pouvoirs. Il y aura sans doute des répercussions.  Le drame dans cette situation c’est que les militants, les sympathisants et les cadres dont confiance aveugle à leur direction qui se trouve ainsi privée de sens critique venant s’ajouter à l’héritage lourd d’une pensée immobile et dépassée.  Lorsque la vigilance, la lucidité et le devoir de bon conseil font défaut, l’esprit de sens, l’esprit d’efficacité et l’esprit de justesse viennent à manquer. Morsi ne semble pas voir que sous sa présidence il y a déjà 60 morts et qu’il lui faut mettre fin à ce schéma qui va conduire à la tragédie dont il sera tenu pour responsable.  Le recours aux justifications n’annonce pas de bons auspices.

7 – La pire des confusions c’est de ne pas voir que dans la réalité les institutions et les pouvoirs aux mains des Frères Musulmans sont des coquilles vides. Le pouvoir réel est toujours exercé par l’armée et les Frères Musulmans portent la responsabilité politique et historique de ne pas s’attaquer à la nature et aux mécanismes du pouvoir réel et de se contenter de manœuvres politiciennes sans portée sur les réformes et la liberté.  Le calcul politicien, empressé  et conjoncturel des Frères Musulmans avec les militaires leur serait fatal.

Pour lui le peuple égyptien qui a surpris le pouvoir de Moubarak est capable de surprendre le nouveau pouvoir à tout moment.  Il est capable de renverser en quelques jours les équations que les élites ont mis des années à construire ou à réaliser les objectifs que les partis ont cherchés en vain d’accomplir. L’étape exige une écoute du peuple et la prise de mesures concrètes pour le faire participer dans la gestion de la cité. L’effusion de sang qui a accompagné l’accord des Frères Musulmans avec l’armée sur la désignation de Omar Suleyman pose toujours la question de la responsabilité à chercher sur les auteurs des crimes et pose toujours la question d’une feuille de route pour celui qui ne veut  pas être pris de court par les manœuvres de l’armée.

8 – La priorité est dans la fédération du peuple et la destruction des barrières sociales, politiques et autres qui se font contre l’unité nationale et contre la prospérité du peuple égyptien. Il explique qu’il a essayé de fédérer des personnalités égyptiennes sans grand succès et que le choix pour Morsi n’a pas été judicieux puisque ce dernier n’a pas respecté tous ses engagements ni donné suite aux promesses que le peuple attendait de lui. Il exprime sans faux fuyant ni esprit de revanche sa déception et montre son inquiétude pour l’avenir politique et social des Frères Musulmans qui vont payer les conséquences de leur échec annoncé par leur démarche propre  et programmé  par les forces tapies dans l’ombre.  Morsi a fait un mauvais choix en optant pour un gouvernement limité dans ses moyens et petit dans son ambition. Le gouvernement choisi par Morsi lui portera préjudice et laissera un héritage lourd à gérer. L’improvisation,  l’irresponsabilité  et le manque d’imagination sont catastrophiques pour la suite des événements qui n’annoncent  pas des jours meilleurs.

9 – La situation héritée du régime Moubarak dépasse l’entendement. Les grands chantiers sur la sécurité du citoyen et le développement économique sont donc des priorités. Les Frères musulmans ont une littérature et une compétence de propositions et de solutions  s’ils empruntent la voie de la fédération des forces. Le tourisme et l’investissement  étranger qui sont un pilier de l’économie égyptienne exigent la sécurité et la confiance que doivent renforcer des politiques diligentes en matière de santé publique et de logement. Les mesures techniques ne suffisent pas à terme si elles ne reposent pas et si elles n’impulsent pas la réforme de l’éducation nationale et de la recherche scientifique.

10 – Sur le plan doctrinal et intellectuel il s’est donné comme objectif, à la lumière de la révolution égyptienne et de son expérience auprès des Frères Musulmans,  de se consacrer à l’émergence d’une pensée moderne  qui réforme le Fiqh, les concepts et les représentations de la Sunna, de la Jama’â. Il considère que les Sunnites des temps modernes s’ils se comparent avec objectivité aux Chiites en matière de pensée politique, économique et sociale ils vont se trouver très en retard. Il considère de son devoir d’écrire et de publier son expérience auprès des Frères musulmans et tout particulièrement  leurs rapports à la Palestine, à la vie politique parlementaire, à la violence.

Khatib parle comme un visionnaire qui ne cache pas ses attaches avec la confrérie qu’il espère rejoindre de nouveau pour servir l’Islam et l’Égypte  avec une pensée rénovée et rénovatrice.  Il a du mal à comprendre que ceux qui ont été privés, hier,  de liberté, de revenus, de droits, puissent, aujourd’hui se retrouver otages d’une politique insensée et d’une confusion aveugle qui menace leur existence et entache leur passé. Surmontant ses émotions et son chagrin il parvient à trouver la faille en ciblant la direction des Frères Musulmans inaptes à gouverner par sa composition actuelle ainsi que par son manquement  à la règle coranique :

{Le mal et le bien ne sont pas pareils, repousse le mal par le bien}

C’est cette compétence imaginative et lucide qui a fait défaut à un mouvement frappé d’immobilisme du fait qu’il a perdu la culture islamique de l’esprit critique. C’est la confusion entre le parti et l’État qui a paralysé Morsi le rendant otage des contradictions et des confusions d’une direction hors du temps et de l’espace.

Il y a moins de dix jours que Khatib a fait un appel solennel à Morsi et aux Frères Musulmans leur demandant de s’ouvrir aux forces politiques et sociales égyptiennes et de ne rester dans le confinement partisan. Mais, le  visionnaire, l’esprit probe, ne peut être entendu lorsque la majorité beugle.

Ce sont les résumés de ses interventions à la presse égyptienne. J’ai tenté de traduire une pensée et non des extraits de livre ou d’interviews. Si j’ai manqué d’objectivité ou de véracité dans mon effort de résumer et de traduire que monsieur Khatib m’en excuse.

J’avais espéré, jusqu’à la dernière minute,  ne pas voir les Frères Musulmans et Morsi s’entêter dans des considérations de légalité constitutionnelle et de respect des urnes pour  tirer rapidement  les conclusions qui s’imposent en pareille et prendre  l’initiative historique et politique de démissionner et d’appeler à la paix civile pour ne pas laisser l’armée dans une manœuvre politique qui peut mener à une guerre civile.

 

 

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8 Commentaires

  1. Marcus Johnson 4 juillet 2013 at 19:25

    « 10 – Sur le plan doctrinal et intellectuel il s’est donné comme objectif, à la lumière de la révolution égyptienne et de son expérience auprès des Frères Musulmans, de se consacrer à l’émergence d’une pensée moderne qui réforme le Fiqh, les concepts et les représentations de la Sunna, de la Jama’â. Il considère que les Sunnites des temps modernes s’ils se comparent avec objectivité aux Chiites en matière de pensée politique, économique et sociale ils vont se trouver très en retard. Il considère de son devoir d’écrire et de publier son expérience auprès des Frères musulmans et tout particulièrement leurs rapports à la Palestine, à la vie politique parlementaire, à la violence. » me fait penser à une pensée de feu Kadhafi !
    Malheureusement mon cher Omar vos espoirs sont tombés à zéro ! Coup d’Etat déguisé !

    • Omar MAZRI 5 juillet 2013 at 00:39

      Salam, mon frère Marcus

      Heureux de te lire de nouveau. Oui j’ai exprimé des craintes pour ne pas être un oiseau de mauvais augure. Effectivement les craintes se sont avérées fondées. Ces craintes je les ai exprimées en janvier 2012 dans mon livre « Les dix commandements US et le dilemme arabe » ou j’ai montré les mécanismes de l’échec programmé des Frères musulmans, leurs erreurs stratégiques et le sursaut de ce qu’on appelle la « révolution » qu’ils avaient confisqué au lieu de l’accompagner et de préparer avec les forces saines et réelles les véritables conditions idéologiques et politiques du changement.

      J’ai de la pudeur et du chagrin car je trouve, en ce qui me concerne, indécent de montrer de la réjouissance devant le malheurs des autres, même si la responsabilité majeure leur incombe. Dans l’ensemble je suis satisfait de la justesse de mes analyses que je fais depuis le milieu des années 80 et cela me réconforte dans l’idée que l’intellectuel, l’homme au service de l’Islam doit rester non partisan et chercher la vérité même s’il nage à contre courant et dans l’indifférence générale. J’essaye du mieux que possible de montrer les balises et les références sur lesquelles je construit mon raisonnement. La situation est tellement confuse et notre mentalité est tellement simplificatrice que le doute peut s’installer et que la dérive peut se produire. Le pire c’est d’être manipulé croyant manier la vérité. C’est un risque. Tu as raison de parler de craintes.

  2. Neila 6 juillet 2013 at 13:04

    La peur de la bipolarité idéologique: cela rejoint l’idée que j’ai exprimé récemment concernant les pro-Charia et les anti-Charia. Nous sommes entrés dans une guerre idéologique. Nous ne sommes plus la recherche d’une solution politique. Cela est très dangereux car ceux que je nomme les « anti » et que vous avez justement défini d' »ignorants » sont des citoyens musulmans mais ayant une idée très limitée de la loi islamique. Ils ont, comme le quelconque non musulman, peur car les médias ont diffusé leur vision de cette Charia.
    Moi dans toutes ces histoires, ce qui m’inquiète le plus, c’est cette division de nos sociétés musulmanes et le rejet de nos principes par ce que je crains etre une majorité…
    PS: pouvez-vous, dans un prochain article, revenir sur le retard sunnite par rapport aux chiites sur les différentes pensées?

    • Omar MAZRI 6 juillet 2013 at 14:18

      Neila vous avez raison. L’incompétence et l’ignorance des uns et des autres font du clivage idéologique un instrument de désintégration occultant les divergences politiques qui peuvent trouver solution si on reconstruit le clivage sur d’autres repères dont notamment la fédération des communautés, la résistance à l’Empire et au sionisme, la lutte contre le sous développement, la mise en place des garanties institutionnelles pour les libertés individuelles et publiques, l’édification de l’Etat de droit… Les chantiers ne manquent pas. Les paresseux et les rentiers préfèrent les éviter. Il est plus facile de détruire que de construire.

      Tous ceux qui sont d’extraction musulmane, par une sorte de déterminisme génétique ou historique sont musulmans, sauf s’ils refusent ouvertement. Leur refus ne doit pas mettre en péril leur vie, leur liberté et leur dignité. La charia est une miséricorde divine : elle permet à tous de vivre ensemble : fratrie de foi ou fratrie en humanité. La charia est la transcendance de la Justice et de la sacralité de la vie pour que les intérêts économiques, les diversités sociales et culturelles et les clivages politiques ne remettent pas en cause le sacré en le rendant discutable , violable et donc devenir discorde et effusion de sang.

      L’apostat a le même traitement que le musulman qui prend les armes contre sa communauté. Ceux qui mettent en péril l’existence et la concorde doivent être exilés ou mis à mort par acte de justice rendue par un pouvoir politique exerçant le pouvoir au sein de l’Etat. L’ignorance, le ressentiment, l’exclusion, la violence dans la société et la famille, la pauvreté, la haine de l’autre et les médias au service du sensationnel présentent la Charia comme une malédiction. Il est plus difficile de casser un atome que de casser un préjugé.

      En ce qui concerne les chiites, je pense que leur statut de minorité leur impose un dynamisme religieux, politique et intellectuel pour s’affirmer et promouvoir leurs idées. C’est un élan naturel. Les sunnites au lieu de comprendre cet élan et d’avoir le même dynamisme par rapport au reste du monde et accomplir le devoir de témoignage à l’humanité, ils ont préféré se contenter de faire de la compilation et de la poésie. Le second élément est la révolution islamique iranienne qui a libéré l’imagination. L’Iran produit de la pensée, de la science et de la technologie malgré l’embargo et les conséquences de la guerre contre l’Irak. L’autre élément est dans l’organisation des centre religieux. Ils sont centre sociaux, politiques, culturels et religieux. La hawza est riche financièrement, elle produit de la pensée par son rôle social et par le statut de son chef qui a l’obligation religieuse de ne plus suivre l’école de pensée de son maître et de fonder sa propre école. Le quatrième élément est la richesse d’inspiration. Les chiites ont leurs propres références, mais ils puisent dans les références des sunnites lorsqu’ils cherchent des arguments et des idées. Ils n’hésitent pas à chercher dans le patrimoine mondial. Les grands penseurs de la révolution autour de Khomeiny étaient des marxistes. Le cinquième élément est dans leur vision globale qui ne fait pas de distinction entre le politique et le religieux. Le nouveau président iranien est un religieux, un scientifique, un politique qui a beaucoup écrit sur le nucléaire, la politique étrangère, la vie parlementaire dans l’Islam, la sécurité nationale iranienne. Je ne fais pas l’apologie du chiisme, je ne suis pas chiite, j’essaye de répondre à ta question. Dans cette réponse je ne peux occulter l’histoire.

      Les chiites ont vécu au cœur ou à proximité des grandes capitales musulmanes : Damas et Bagdad. Ils ont vécu avec la mémoire de la civilisation perse qui a donné très tôt de grandes figures musulmanes. Le premier linguiste arabe est le Perse Sebaweyh. Le génie d’une communauté ne vient pas du néant ou du seul souhait. Khatib le dissident des Frères Musulmans préconisent de produire de la pensée et de moderniser le Fiqh à l’instar des Chiites. Je suis dans une autre démarche. Faire sauter toutes les barrières entre chiites et sunnites, faire sauter toutes les barrières entre musulmans et réconcilier les musulmans entre eux et avec leur histoire et leur avenir sans exclusion ni exclusive.

      Pour l’exemple : j’ai lu deux livres chiites , dans ma jeunesse, sur l’économie dans l’Islam dont l’un est de l’irakien Mohamed Sadr. Il est toujours d’actualité et c’est un chantier qui exige de faire appel à des économistes, des juristes, des historiens, des exégètes du Coran et du Hadith et des sociologues tant il est riche dans son contenu et ses implications. Je suis convaincu que de telles études exigent l’objectivité et l’appartenance à l’Islam sans esprit partisan ou sectaire.

      Il faut oser dire que pour l’instant les insensés se trouvent dominants de part et d’autres…

      J’espère avoir répondu.

  3. mabrouka Gasmi 7 juillet 2013 at 11:10

    Cher Monsieur
    j’ai lu avec beaucoup beaucoup d’intérêt votre texte et réponse au commentaires. vous m’éclairez sur un certain nombre de sujets notamment en me faisant découvrir Mohamed Habib, auteur du livre » Les Frères et la vérité amère ». je reconnais mon ignorance, comme bp de nos concitoyens qui ignorent notre Histoire et l’Histoire des civilisations en général. Nous sommes tout simplement des analphabètes de l’Histoire et des courants de pensée en général. ce qui constitue, me semble t-il, un énorme frein à tout effort ou toute possibilité de comprendre ce qui se passe en nous et autour de nous en cette étape importante de notre Histoire. nous ne pouvons ni prendre du recul, ne déceler les enjeux de toutes ces « acrobaties » engendrées par ce qu’on appelle communément par les « révolutions arabes ». certes, ce n’est pas la seule raison. je suis une simple citoyenne tunisienne, perturbée, enchantée, inquiète, angoissée…. comme beaucoup par ce que nous vivons actuellement. j’ai beaucoup de questions ou questionnements à vous poser. je vais essayer de les formuler clairement dans les jours qui viennent et vous les communiquer. une première question qui va vous sembler surement idiote: pourquoi écrivez vous en langue française? écrivez vous également en langue arabe? si oui, quel accès? est ce que le livre de Mohamed Habib existe en langue arabe? et où le trouver? mille merci pour votre texte et pour votre réponse.

    • Omar MAZRI 7 juillet 2013 at 14:05

      Mabrouka Salam !

      Je vous remercie. Je vais vous répondre sans détour. Par ma famille et par mon âge je me suis investi très tôt dans l’édification de l’Algérie sans m’impliquer dans un parti. J’ai compris assez vite les clivages, les rentes et les confusions. J’ai fait le choix d’apporter ma contribution par la langue française pour donner aux francophones ce dont ils ont été privés par notre histoire : la langue et la connaissance du Coran. J’avais espéré fonder un observatoire pour l’Afrique du Nord ou du moins pour le Maghreb qui traite des grands problèmes comme l’éducation, le développement, l’idéologie, la langue arabe, l’Islam et l’économie et l’Etat. Cet observatoire se voulait non partisan et ouvert à tous pour montrer aux générations montantes que nous pouvions créer de la pensée autonome, vivre en harmonie malgré nos diversités et offrir en qualité d’experts indépendants des analyses pour l’Etat, les états-majors de partis politiques, les entreprises. Je ne suis pas parvenu à réaliser ce projet. Nager à contre-courant n’est pas facile, demander à ma génération ou la nouvelle génération de travailler en équipe pluri-disciplinaires n’est pas évident lorsque l’école, l’université, l’administration, la mosquée dans le monde arabe ont la mentalité du solitaire, de la cooptation ou du messianisme.

      J’ai eu la chance de connaitre le Coran à la suite d’un cheminement philosophique sur les civilisations, l’homme, l’Algérie qui a coincidé avec ce qu’on appelle la traversée du désert dans un pays qui brime les compétences et les humilie en les soumettant aux médiocres. Cette connaissance s’est faite sans esprit partisan ni intermédiaire religieux ni sentiment sectaire sunnite ou chiite. Je me suis fixé l’objectif de lire et de méditer le Coran en arabe très concentré sans préjugés. Après des mois de lecture et une période de déchirement sur des sens compliqués et éparpilles. J’ai laissé le temps agir puis j’ai étudié le récit coranique sur chaque Prophète : j’y ai vu la foi en action, les civilisations et la vocation de l’homme. Il me fallait revenir au Coran et le lire en le questionnant avec un crayon à la main. La parole d’Allah est sublime, elle répond à toutes les interrogations et de plus elle est facile. La difficulté n’est pas dans le Coran, elle est dans nos préjugés. Elle est aussi dans notre façon de lire. Le Coran ne peut être compris d’une façon linéaire comme le récit d’un homme. C’est une lecture irrandiante en réseau. Chaque mot chaque contexte renvoie à d’autres. C’est la liaison qui donne le sens. Il faut faire la liaison à l’intérieur du texte et avec la réalité du monde. Lorsque je me suis mis à lire les livres religieux j’avais le recul qui assurait ma liberté de pensée et mon sens critique. Je ne suis pas expert ni savant mais j’ai la conviction que nous vivons dans un choc d’ignorances. Les uns connaissent l’Islam par la compilation des livres qui nous sont parvenus et qui souvent sont spécifiques à la pensée et aux problèmes de leur époque incapables de répondre à nos préoccupations. Les autres ignorent tout de l’Islam et jugent l’islam à travers le comportement caricatural de ceux qui se croient les dépositaires du Message divin et de l’héritage du Prophète.

      Je suis convaincu que des hommes comme Khatib ou davantage plus grands par leur pensée fédératrice et civilisatrice comme feu Malek Bennabi existent. Dans mon analyse sur les révolutions arabes j’ai fait le « pari » sur l’échec des partis islamiques, nationalistes et laïcs traditionnels. La révolution allait continuer en posant les équations en termes de réflexion, de fédération et de participation de la société civile. Les partis politiques actuels sont finis sur le plan historique et sociologique. Les femmes et les hommes conscients de la nécessité de changement finiront par se rencontrer et devenir une force de proposition, d’impulsion, d’attraction et de mouvement vers l’avant. Leur diversité, leur désir de vouloir vivre ensemble, leur compréhension de leur époque et leur connaissance des fondamentaux de l’Islam leur permettront d’être la oumma Wasatà qui témoigne au reste de l’humanité. Ce n’est pas une spéculation sentimentale, mais la Promesse divine. Les idéologies et le religions ont échoué, l’humanité est en souffrance. L’islam est la réponse si ses adeptes se hissent au niveau de l’universel. A moins que ce ne soit la fin. Je crois à la fin du monde, mais je ne partage pas l’explication eschatologique de l’histoire. Elle est trop compliqué pour moi.

      • Omar MAZRI 7 juillet 2013 at 15:16

        @ Mabrouka

        Je vais tenter de voir comment se procurer le livre de Khatib.

  4. Mabrouka Gasmi 9 juillet 2013 at 06:33

    Je vous remercie M. Mazri pour votre réponse et pour votre dernier commentaire sur le livre de Khatib. Je reprendrai l’échange dés que possible.

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