Islam  : Libération des opprimés

Quelques lectures sur les « Dire » dans le Coran. Première partie.

Quelques lectures sur les « Dire » dans le Coran. Première partie.
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Première partie.

Est-ce que nous pouvons représenter le Prophète Mohamed (saws) sur le plan moral, spirituel, intellectuel et social si la connaissance la Parole d’Allah nous échappe :

وَمَنْ أَحْسَنُ قَوْلًا مِّمَّن دَعَا إِلَى اللَّهِ وَعَمِلَ صَالِحًا وَقَالَ إِنَّنِي مِنَ الْمُسْلِمِينَ

{Qui donc prononce meilleur dire que celui qui convie à Allah, fait œuvre méritoire et dit : « Certes, je suis du nombre des musulmans ? ».} Foussilat 33

Lorsque le lecteur du Coran se met en quête du sens il peut être dérouté par la répétition des verbes, des mots et des phrases et tout particulièrement lorsqu’il constate que le verbe dire est cité près de 1722 alors que la langue arabe a suffisamment de synonymes.

Le nombre et le contexte des formes singulières et plurielles, féminines et masculines, passées et futures, impératives et conjuguées, verbales et substantives, actives et passives du verbe dire sont impressionnants : 1722

قلنا  27  –   قال  529   –    قالت  43  –  قالوا  332  –  قِيلَ  49

 يقول  68  –  تقول  13 –  الْأَقَاوِيلِ  1 –  قول  52

أَقُل   7  –  قُولَا   2  –  تقول  12  –  تَقُولَنَّ  1

يَقُولُونَ 92

قل  333  –   قَائِلٌ  4

تقولون    11

1 – Quelle est la « visée » de la répétition du verbe dire

Quelle est la « visée » du verbe dire dans le Coran qui semble traduire un « générique » de situations et non un caractère particulier ou singulier ? Il semble que le caractère global du verbe dire, eu égard à son nombre et à ses contextes, est en lui-même une singularité qui laisse perplexe et c’est sans doute cette perplexité qui est visée pour qu’elle mette le lecteur dans une quête de sens, un arrêt sur le contexte qui est plus signifiant que le mot.

Le verbe dire cité 1722 fois dans sa formulation lexicale coranique générale, mais varié sur le plan de la syntaxe et de la sémantique, est-il un oubli ou une faiblesse syntaxique ou sémantique qu’il faut combler, ou au contraire un dessein devant lequel il faut s’incliner et se prosterner que l’on parvienne ou non à comprendre tout ou partie de ce dessein.

Lorsqu’on examine, même superficiellement, le verbe dire dans le Coran on ne peut manquer de constater que le Prophète est dans la triple situation, celle passive de celui qui est informé sur ce qu’il ignorait, celle de l’auditeur à l’écoute des interrogations de ses détracteurs ou de ses disciples, enfin et celle plus active où le verbe dire devient un impératif  affirmatif ou négatif : « dis » et « ne dis pas » pour répondre, révéler  ou prendre position. Le Moi Mohammadien est absent, totalement absent. Mohamed (saws) est le réceptacle du Coran et son transmetteur dans une fidélité infaillible :

{… sachez qu’à Notre Messager n’incombe que la transmission évidente.}  Al Maidah 92

{Dis : « Il ne m’est sûrement inspiré que : “Votre Dieu Est, sûrement un Dieu Unique”. Etes-vous donc des musulmans ? » Si alors ils se détournent, dit : « Je vous ai transmis, à tous, ce qui m’a été ordonné. Je ne sais si ce qui vous est promis est proche ou lointain.} Al Anbiya 108

{Notre parole a déjà été transmise à Nos Dévoués, les Messagers.}

Mohamed (saws) était un Prophète « Oummiy » – inconnaissant – envoyés aux « Oummiyines ». , les inconnaissants qui ne connaissaient ni ne pratiquaient les religions, les mythes et les philosophies de leur époque, mais qui maitrisaient parfaitement la langue arabe, langue maternelle, langue d’usage domestique et sociale, langue littéraire et poétique, langue coranique. Mohamed et ses compagnons ne pouvaient donc ignorer toutes les configurations complexes du verbe dire ni les singularités qui font qu’au lieu du verbe dire le Coran a recours à un verbe spécifique comme transmettre, proclamer, déclamer, raconter, discourir, solliciter. Ils ne pouvaient ignorer que le verbe dire dans le contexte coranique signifiait exactement dire et non une approximation ou une singularisation qu’aurait donné un verbe synonyme ou un autre verbe ….

Les détracteurs du Coran et les négateurs de Mohamed (saws) connaissaient parfaitement la langue arabe, mais le défi littéraire, sémantique, stylistique, parabolique et intellectuel du Coran les a anéantis. S’ils avaient trouvé une brèche dans le verbe dire du Coran ils l’auraient suivi.

La multiplicité des formes du verbe dire nous amènent à nous interroger sur ce qu’a voulu dire Allah ? Il ne nous donne pas la réponse comme une formulation à apprendre et à appliquer comme une recette de cuisine, mais il nous met en situation de chercher en nous livrant les indices et l’enchaînement des mots et des énoncés pour que nous pratiquions le Taddabbor, la lecture sensée et méditative qui découvre le sens global et le sens singulier du récit, de ses attendus, de ses conséquences.

Le Taddabbor est un Taffakkor particulier, c’est un raisonnement qui correspond à la logique interne du Coran en étudiant ses Signes (Ayat) alors que le Taffakkor est un raisonnement sur les Signes de la Création (Ayat). Il s’agit de voir la Manifestation de Dieu à travers l’expression de l’unicité de ses Signes qui sont verbe et acte. Le Taddabor est la quête de Signes dans le contenu du Coran, c’est l’effort de comprendre le Coran par le Coran en construisant le réseau de sens entre les mots, les concepts, les énoncés et les contextes du Coran. Par le Taddabbor il y a un effort intellectuel qui libère l’intelligence de la lecture formaliste du Coran et qui fait impliquer la pensée, l’imagination et la mémoire dans une lecture dynamique, globale et signifiante faisant appel à la logique interne du Coran, à sa cohérence et à sa méthodologie singulière de dévoilement et de conjugaison des Signes à partir d’autres Signes.

{N’ont-ils donc point médité la Parole ou bien leur est-il parvenu ce qui n’est pas parvenu aux premiers de leurs ancêtres.} Al Anbiya 68

{C’est un Livre béni que Nous t’avons révélé afin qu’ils méditent ses signes, et afin que les doués d’entendement se rappellent.}  Sàd 29

{Nous avons facilité en fait le Coran pour la réflexion. Y a-t-il donc quelqu’un qui réfléchisse ?} Al Qamar 32

Le Prophète (saws) demandait aux Compagnons d’étudier, d’analyser et de méditer le Coran :

 

أعربوا القرآن والتمسوا غرائبه

« Perfectionnez-vous dans l’étude de la syntaxe (et de la sémantique) du Coran puis chercher à atteindre ses joyaux ».

Nous sommes amenés à lire le Coran comme s’il avait été révélé à nous sans intermédiaire. Nous sommes invités à méditer les dire d’Allah, des Anges, des Prophètes, de Pharaon et des négateurs de la vérité pour que nous puissions dire en notre âme et conscience : Que va me dire Allah le Jour de la Rencontre ? Que vais-je Lui dire ce jour-là ? Que dois-je dire ici dans chaque opportunité de vie et dans chaque lieu d’existence, comment le dire, pourquoi le dire ainsi et pas autrement ?

Dire est une grande responsabilité qui s’éduque, se cultive et s’assume. La multiplicité des dires et les nuances de leurs significations sont la démarche pédagogique du Coran pour éduquer le Croyant à assumer ses responsabilités et à garder en éveil les facultés qu’Allah a déposées en lui :

{N’affirme pas ce dont tu n’as aucune connaissance, car de l’ouïe, de la vue, du cœur, et de tout ceci, l’homme aura à en rendre compte.} Al Isra 36

Dans une série d’articles sur le verbe dire, je vais tenter de livrer quelques pistes de réflexions sur le sens des dires coraniques et dans la foulée, à la lumière du Coran et de l’expérience de la vie, je vais me permettre de pointer quelques traits de notre réalité.

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10 Commentaires

  1. Ahmed 29 janvier 2014 at 14:53

    « …le Taddabbor, la lecture sensée et méditative… ». Bien dit, malheureusement nous sommes très loin de cette lecture, au mieux c’est une récitation machiniste (comme celle sur les morts ! y compris les vivants) au pire, c’est une lecture littéraliste/inquisitrice, comme celle des wahabistes…

    J’écoute la récitation du coran dans ma voiture pratiquement chaque jour en allant au travail, et je suis toujours surpris par sa richesse et sa subtilité, … c’est un texte VIVANT et c’est comme cela que nous devons le considérer…

    Baraka Allhou fik, et vivement la suite…

    • Omar MAZRI 31 janvier 2014 at 00:57

      Salam Ahmed wa fika al Baraka.

      Oui mon frère, le Taddabbor ou lecture méditative est la clé pour comprendre le Coran et déceler les erreurs d’interprétation contraire à l’esprit du texte ou à l’ensemble du contexte. J’ai commencé un article pour montrer la compétence « formidable » du Coran à s’auto expliquer, mais plongé dedans j’avais perdu la notion de temps et de longueur. il est devenu trop long et trop compliqué pour une publication sur le net. Je l’ai laissé mûrir pour être certain de mes conclusions. J’espère qu’Allah m’inspire pour que j’achève ce qui est de ma compétence et que je le partage en le publiant.

      Bien à toi

  2. jalil 30 janvier 2014 at 18:01

    salam alikoum

    une question Mr Mazri, vous croyez que n’importe qui serait capable d’appréhender et comprendre le coran de la même façon que les compagnons du prophète que la paix sur lui, la clairvoyance, n’est-elle pas l’aboutissement de la transcendance, si on regarde l’évolution de l’histoire depuis le début de l’islam, on voit que la première phase (qui a duré 13 ans) était la primordiale de toutes, en tant qu’homme le prophète aurait pu réunir les arabes sous leur langue et origine, mais son message allait dans le contre-sens, son message était de lier l’individu avec le Créateur, purifie l’âme humaine de toute tâche qui pourrait la déparer, la legislation coranique par la suite était pour instaurer un carde juridique, et politique interne et externe, et de marquer des limites qui pourraient aller à l’encontre de l’essence de l’islam, je cite un hadith du prophète que la paix soit sur lui concernant la liberté d’expression qui fait tant de mal que de bien  » qui conque croit en Allah et en l’au delà qu’il dise du bien ou qu’il se taise » en clair, quand on a rien à dire de constructif, vaut mieux la boucler (désoler pour l’expression), la plus grande expérience que les sahabas qu’Allah awj les agrée ont vecu était après la mort du prophète, et à partir de la première seconde qui suivait sa mort que la paix soit sur lui, ses compagnons ont été livrés à eux mêmes pour gérer leur propres affaires (autrement dit, voir est que toute la peine du prophète va arriver jusqu’à la floraison), entre la remise en orde de Aba-Bakr Es-seddik pour assurer le dos des musulmans et la survie de cette civilisation et la concrétisation et la shématisation des enseignements grâce à Omar ibn-elKhatab, je crois que grâce à ces deux compagnons du prophète que la paix soit sur lui sans renier l’effort des autres, la civilisation islamique a pris de l’élan, Omar qui à sa mort a appris qu’il était le murail et le seul faisant un contre poids à la discorde, un contre poids en compréhension, et je crois qu’il était le seul à avoir incarné l’essence de l’islam comme en témoigne lui même le prophète que la paix soit sur lui, et il était le seul encadreur de cette civilisation, et on lui doit tout qu’Allah awj l’agrée; deux directives ont été instaurer à partir de sa gouvernace, rétrogradation de Khaled ibn-elWalid, pour faire comprendre deux messages aux musulmans, qiue Allah awj lui seul qui donnera victoire et que cela se fait que grâce à l’effort de l’ensemble, et la deuxième était d’abolir le butin de guerre, l’islam s’arrête par rendre justice et les propriétaires resteront les propriétaires comme en témoigne l’évenement à son arrivée en Palestine.

    ce n’est pas une formulation à apprendre et à appliquer comme une recette de cuisine, mais il nous met en situation de chercher en nous livrant les indices et l’enchaînement des mots et des énoncés pour que nous pratiquions le Taddabbor …. qu’Allah awj vous comble.

    • Omar MAZRI 31 janvier 2014 at 01:58

      Salam Jalil,

      Je suis avec toi à 100% Abou Bakr et Omar sont les piliers de l’Islam et le socle de la civilisation musulmane après le Prophète (saws).

      A ta question :  » vous croyez que n’importe qui serait capable d’appréhender et comprendre le coran de la même façon que les compagnons du prophète que la paix sur lui » ma réponse est non pour la raison qu’ils sont les purs produits de Mohamed (saws). Ils sont les originaux de l’oeuvre mohammadienne. Je parle de ceux qu’Allah a été satisfaits d’eux du vivant du Prophète en l’occurence les Mouhajirines et les Ançars que le Coran sublime.

      Lorsque l’un de nous, très éloigné dans le temps de l’envoi de Mohamed (saws), fait l’effort de comprendre le Coran et de le faire aimer, il est aussi méritant sinon plus que les Compagnons, car il le fait dans un monde hostile où l’Islam et le musulman sont des Ghourabas. En réalité je n’aime pas les comparaisons, car c’est Allah qui Juge et qui récompense.

      Ceci dit, je me suis longuement posé la question si le Coran était facile ou difficile à comprendre. J’ai longtemps vécu dans le paradoxe : il est facile puisque Allah dit qu’il est facile, mais en même temps il est difficile puisqu’on voit des arabisants de naissance et de formation se perdre. J’ai finalement compris que ce paradoxe est un dessein d’Allah. Le Coran est Sa Parole et c’est Lui (swt) qui décide quant, comment et à qui Sa Parole devient intelligible et facile ou non. Les compagnons possédaient la langue arabe, aimaient le Coran et ne faisaient pas de la religion un commerce mondain ou une rente religieuse : le Coran leur parlait et leur livrait ses sens bien entendu selon leur niveau et leurs efforts

      Omar avait des difficultés sur certains termes et certaines phrases en comparaison à Ibn Massoud ou Ibn Abbas, mais son esprit de synthèse, son amour de la justice et son efficacité lui ont donné un niveau de connaissance presque semblable à celui des Prophètes.

      Aujourd’hui au lieu de parler du Coran, de le faire aimer et de le faire comprendre on préfère citer des vers de poésie pour épater les « analphabètes » alors que le Coran a mis en défi les poètes arabes de produire une Aya. Si les musulmans, à la mosquée, chaque vendredi, expliquaient 10 ayat, au bout de 23 ans le Coran serait expliqué dans son intégralité et serait facile à comprendre et à appliquer. 23 c’est le temps que Mohamed (saws) a consacré à la communication de la Révélation. 23 ans c’est 20 générations de 15 à 28 ans qui sont initiées à l’esprit coranique pour que les meilleurs d’entre eux édifient une compétence de lecture qui fait changer nos mentalités et notre Wahn. Personne ne veut le faire. Il est plus facile de répéter les sermons des autres et de les recycler. Les compagnons n’étaient pas des fainéants.

      Les savants et les prédicateurs qui ont le monopole affirment que pour parler du Coran ou expliquer quelques sens il faut être expert en grammaire, en asbab an nouzoul, en naekh et mansoukh et tant de prétextes pour tenir les « profanes » loin du Coran. Le Coran n’est plus destiné aux musulmans, mais à quelques experts en psalmodie et à quelques docteurs en théologie ou à quelques experts des madhabs spécialisés dans un ou deux tafsirs. La spontanéité des compagnons a fait place à une culture cléricale. Est-ce l’influence juive ou chrétienne ? Est-ce la culture de la rente? Est ce la jalousie pour l’Islam? En tous les cas nous sommes loin du Taddabbor.

      Je pense que la culture impériale puis la décadence musulmane ont sapé l’esprit mohammadien et l’esprit omarien pour ne laisser que le bavardage qui n’aborde pas les problèmes de fond comme la justice et la liberté. Mohamed (saws) a projeté très haut et très loin la foi et les valeurs de l’Islam, Omar a projeté très haut et très loin la mise en pratique de l’enseignement prophétique ce qui a permis au monde musulman de continuer à vivre des fruits de leur lancée sans jamais relancer le projet de l’Islam original. L’Islam continue de vivre comme une braise dans ses cendres, mais le feu originel a disparu. Il n’y a que des caricatures, des luttes de pouvoir, des querelles intestines, des accessoires.

      Lorsque le Coran reprendra sa place dans nos esprits, dans nos cœurs et dans nos cités comme Parole vivante d’un Dieu Vivant que nous comprenons, que nous méditons alors le Taddabor ou logique interne de la quête de la vérité et le Taffakor ou logique externe dans la création deviennent la voie vers la manifestation du divin dans nos idées, nos paroles, nos comportements et nos actes. En réalité Allah se manifeste par Sa Majesté (swt) et n’a pas besoin de nous, mais nous ferons de la foi un témoignage valide, crédible et efficace pour les musulmans et l’ensemble de l’humanité sur Sa manifestation dans le Coran et dans la création.

      Sans Taddabor nous vivons l’islam comme des ignorants, sans Taffakour nous vivons l’existence comme des aveugles, délaissant les sciences et les techniques aux mécréants qui produisent nos tapis de prière, nos boussoles de qibla, nos calendriers lunaires, nos substances et les armes avec lesquelles on se tue.

      Bien à toi

      • jalil 31 janvier 2014 at 18:11

        Salamou alikoum

        Je comprends pas le sens de votre phrase « la spontanéité des compagnons …. tadabbor » mais ce j’avais compris d’après l’histoire, la plus grosse erreur que les sahabas ont commis pour des raisons que j’ignore encore, c’est le fait de transférer la capitale de Médine vers d’autres régions, ce fait allait certainement à l’encontre du souhait du prophète que la paix soit sur lui qui a voulu faire de la péninsule arabique une forteresse vidée de tout intru, une capitale dans une forteresse d’où émanent des décisions dépourvues de toutes influences … mais je peux me tromper .

        • Omar MAZRI 2 février 2014 at 17:35

          Salam, Jalil

          Médine en perdant son statut de capital illustre le tragique, le drame et l’incompréhensible qui a frappé la communauté musulmane assez tôt. Il est difficile de résumer la période sombre de l’histoire musulmane. Le monde musulman, pour des raisons sans doute politique et idéologique, n’a pas produit d’historien au sens noble du terme qui analyse les mobiles, les processus sociaux, politiques, philosophiques et économiques qui ont présidé puis accompagné les faits historiques. Ibn Khaldoun est venu trop tard. Il a fécondé l’Occident, mais le monde musulman était déjà inerte sur le plan intellectuel. Les grandes figures qui ont transmis ne sont pas historien au sens philosophique, psychologique et sociologique, mais des chroniqueurs. Si la science du Hadith ne se préoccupe que de la validité de la chaîne de transmission sans regard sur sa logique interne, sa sémantique et sa confrontation au Coran et à la biographie du Prophète qu’attendre de la science sur la vie « profane » des musulmans et de leurs gouvernants.

          Lorsque les musulmans mettent la passion doctrinaire et confessionnelle au service de leurs argumentations, ils ne peuvent aller vers la vérité ni dévoiler les mécanismes de l’histoire. C’est l’histoire qui est instrumentalisée, comme la religion, pour faire valoir des doctrines, des prises de positions politiques ou défendre une figure historique contre une autre.

          Lorsque tout le monde devient « compagnons du Prophète » comme si tout le monde était apôtre de Jésus et lorsque ces compagnons sont sacralisés au point qu’il est tabou de se prononcer sur leurs paroles ou sur leurs actes pour ne pas mettre en péril le système juridique, religieux et doctrinaire mis en place, il est impossible d’aborder sereinement la vérité et de tirer enseignement de l’histoire. Nous ne sommes plus en face de l’Islam de Mohammed tel qu’Allah l’a voulu, mais en face de systèmes dominants en rivalités, en surenchères, en crise de légitimité.

          Lorsque Mu’awiya qui a introduit le schisme politique et a fait verser le sang des musulmans au même titre que les Kharijites est considéré mieux que l’Imam Ali il y a un problème d’intelligence. Lorsque l’imam Ali est présenté comme plus méritant que Omar et Abou Bakr ou plus prophète que le Prophète il y a là aussi un problème d’intelligence. Pour se prononcer sur Médine il faut se prononcer sur cette grande fitna qui fait intervenir Othman et Ali et secondairement Mu’awiya comme le comparse qui tire les marrons du feu.

          Ces « compagnons » qui ont laissé la capitale quitter Médine sont ceux-là même qui ont vécu la Fitna sans la résoudre. Ils ont choisi Othman comme gouvernant alors que ce qui s’est passé confirme qu’il n’était pas l’homme de la situation malgré son âge vénérable, sa notoriété, sa pudeur, sa vertu, sa présence aux côtés du Prophète, son mariage avec deux filles du Prophète (saws). Nous n’avons pas le droit d’imputer à un homme les contentieux historiques et politiques. Je pense qu’il n’était pas l’homme le plus apte à conduire des réformes et à remettre le cap dans un monde qui a changé. Il y a de nouvelles générations, de nouveaux arrivants, des départs vers l’Afrique et l’Asie qui changent la sociologie, le rapport des forces et le mode de gouvernance. Le pouvoir central était devenu faible. Le temps a confirmé qu’un pouvoir central de Médine, de Bagdad ou de Damas ne pouvait gouverner l’Empire étalé sur plusieurs continents et englobant plusieurs sociologies et plusieurs islamité. L’inertie du Khalifat, l’absence de démocratie (choura), la confiscation du pouvoir par l’esprit de clan et de famille, la déviation et l’esprit d’empire que les Arabes n’avait pas encore oublié dans leur mentalité et dans leur imaginaire sur les Perses et les Romains rend difficile la gouvernance. A cette difficulté vient s’ajouter la loi des générations qui vient affaiblir la société et la gouvernance : après les bâtisseurs et les restaurateurs viennent les profiteurs et les destructeurs.

          Dans cette logique la position des compagnons restent incompréhensibles. Je n’ai pas compris et je désespère de comprendre leur attitude : pourquoi avoir laissé Othman continuer de gouverner et pourquoi avoir accédé à son désir de ne pas se faire assister contre ses assassins. Un homme peut vouloir le martyr, mais la communauté ne peut laisser son chef sans protection agir à sa propre guise. Les hommes primitifs de l’Amazonie ont l’instinct de conservation sociale et politique pourquoi la communauté de Médine avait perdu cet instinct, ce devoir? Même s’il y a un hadith qui annonçait sa mort et les troubles de son règne, le comportement des médinois n’est pas logique. L’histoire doit nous cacher quelque chose. Il y avait sans doute de grandes forces en jeu, internes et externes pour saper l’Etat islamique.

          L’imam Ali, le premier a avoir quitté Médine en qualité de Khalife a sans doute des raisons stratégiques qu’il faut prendre en considération. Il est impossible qu’un homme grandi dans le cocon familial du Prophétat et consacré sa vie à la Cause d’Allah puisse prendre une telle décision sans y avoir été contraint par des facteurs sociaux et politiques déterminants. La vision idyllique sur les « compagnons » et le Khalifat doit céder le pas à l’analyse logique et objective des processus, des forces et des intérêts. Cela revient aux savants musulmans, aux historiens et aux sociologues.

          En tous les cas on ne laisse pas détruire l’Etat et les symboles de la puissance publique (islamique ou autre) sans payer les conséquences. Parmi ces conséquences l’absence de ciment fédérateur entre les générations , les communautés et les intérêts. Médine est vide saut en ce qui concerne les écoles de Fiqh qui peuvent produire des règles et des conduites personnelles et cultuelles, mais ne peuvent construire la gouvernance ni la communauté.

          L’absence de l’autorité de l’Etat, l’absence de fédération des communautés, l’absence de l’élan Mohammedien incanné dans une force sociale et politique conduisent inévitablement au déchirement et au morcellement : les irakiens prennent position pour Ali, les Syriens pour Mu’awiya, entre les deux la démission de Médine et le jeu des intrus et des agents de subversion.

          La suite logique est connue : la culture d’empire a triomphé sur la culture islamique. Plus tard c’est la logique des principautés et de l’atomisation qui a mis fin à l’Empire et ouvert la porte à la colonisation.

          Entre la culture d’Empire et la colonisation le monde musulman a produit de la pensée et de la science, cette même pensée qui a enfanté l’Occident, a été rejeté par les Musulmans. Ils ne savent toujours pas qu’ils ont donné naissance ax grandes figures universelles, après le Prophète, comme Ghazali, Ibn Sina, Ibn Roshd, Ibn Khaldoun, Al Farabi, Ar Razi etc… Ils n’ont gardé en tête que les spiritualistes comme Ibn al Qayyim et les moralistes comme Ibn Taymiya qui apportent des solutions parcellaires inadaptées à l’échelle d’un empire déja agonisant ou d’une pluralité d’Islamités dispersées dans la mondialisation.

          Lorsque j’entends des savants musulmans dire que la oumma musulmane se porte bien pour maintenir la jeunesse dans l’ignorance, j’ai presque envie de crier au complot. J’ai l’impression qu’il y a un complot pour faire oublier la Parole d’Allah (swt) et la vocation de Mohamed son Prophète (saws) en entretenant la confusion et le mensonge. Il y a de grands esprits, comme Malek Bennabi, qui pensent que tout ce qui a été produit par la civilisation musulmane est l’oeuvre de l’élan de Mohamed. Il a envoyé si loin si haut et si fort le projet islamique qu’il a donné un génie propre à l’histoire des musulmans et de l’humanité. Même si les musulmans n’étaient plus porteur de cet élan, ils ont été et ils continuent d’être portés par cet élan. L’élan mohammadien doit être semblable à la force gravitationnelle : on ne voit que ses effets, l’observation permet de voir le déclin lorsqu’on s’éloigne de l’Astre.

          Mohammed (saws) a annoncé que chaque siècle (ou chaque génération, ou chaque époque) apporte le réformateur et le restaurateur de cet élan. Les compagnons du Prophète, les véritables, ont porté cet élan, ils l’ont partagé et ils l’ont communiqué non comme des Anges infatigables et infaillibles, mais comme des hommes qui s’épuisent, oublient, se trompent et meurt après avoir donné et pris ce que leur époque leur permettait de donner et de prendre. Si nous perdons la faculté de tirer enseignement de leur expérience humaine, je dis bien humaine, de la foi avec ses hauts et ses bas nous ne saurons ni reconnaître le réformateur ni l’accompagner lorsqu’il se présente à nous.

          Dans ces conditions mettre le doigt sur Médine et ce qui s’est passé devient explosif et surtout passionnel, car l’historien objectif et reconnu par tous est absent.

  3. jalil 22 février 2014 at 19:47

    Salamou alikoum
    Le prophète que la paix soit sur lui dit « les musulmans dans leur amour les uns envers les autres, et la clémence entre eux sont comme un organisme (corps) si l’un de ses membres venait de se blesser (souffrir) tout le reste de l’organisme répondra par la veille (préoccupation) et la fièvre (consolation) » … une video à voir intitulée « la puissance des sentiments’ sur YouTube, c’est une conférence d’un scientifique de renom, il s’appelle Gregg Braden, il explique par une expérience (sur la particule lumière « le photon ») que tout atome et par conséquent tout être est connecté à l’autre par une énergie même si physiquement ne l’est pas, MAIS cette connection est susceptible d’être détournée au profit du désir et tout ce qu’il peut englober, chaque individu est capable de créer un monde à part selon ses désir pour combler un manque et qui n’a aucun rapport avec la réalité … les deux conditions que la prophète que la paix soit sur lui a mentionnées pour que cette connection s’établisse sont propre à l’esprit … salam

  4. Djilali 3 mars 2016 at 23:23

    Je vous cite :
    – J’ai l’impression qu’il y a un complot pour faire oublier la Parole d’Allah… –

    C’est hélas une certitude.
    Quant à l’interprétation du Coran et à tout ce qui se dit ou se lit, on serait bien avisé de réfléchir à cette question : Est-ce la lecture du Coran qui donne la foi ou est-ce la foi qui vous demande de lire le Coran ? L’interprétation du Coran ou son explication sera fertile dans l’esprit des lecteurs que s’ils ont la foi. La foi deviendrait ainsi une lumière qui ferait sortir de l’ombre le sens caché du message.
    Merci pour votre article et vos travaux admirables.

    • Omar MAZRI 8 mars 2016 at 22:04

      Salam, Djilali
      Je vous réponds à travers mes expériences personnelles qui ne peuvent pas devenir le cadre général explicatif. Je me limite ici à trois.

      La première c’est celle relative à l’orientalisme et à l’islamologie. Ni la connaissance de l’arabe ni celle du Coran ne les ont conduit vers la foi. Leur cheminement répondait à la lutte idéologique pour se donner les arguments contre l’Islam ou répondait à la culture exotique qui poussait à étudier la culture de l’indigène colonisé. L’exemple le plus flagrant est Jacques Berque « adoré » par les Algériens et les Égyptiens. Mêmes les plus spiritualistes ne sont pas allé loin. Les plus honnêtes ont trouvé réconciliation avec foi juive ou chrétienne et d’autres ont été réconforté dans leur vision bouddhisme. Très peu sont allés jusqu’à la foi et souvent ils y sont parvenus par d’autres voies : la quête de la vérité pour la vérité, la fréquentation de musulmans humbles qui les inspiraient à chercher la raison de la sérénité, du courage et de la véritable liberté. Le Coran vient en amont pour révéler ce que le cœur a déjà pressenti.

      La seconde c’est celle de la quête sans limite ni préjugé juste pour savoir ce qu’il y au bout du tunnel. Nous sommes tous prédestinés à emprunter ce chemin sans intermédiaire ni médiateur. La vie, la notre ou celle des autres, ainsi que le monde qui s’offre à notre perception ou à notre méditation est le chemin qui conduit à s’interroger sur le sens et les finalités et à refuser l’absurde et l’incohérence. Le mystère de la création est sans doute la plus école de la foi. Il est difficile d’expliquer aux bigots que Mohamed (saws) est un Prophète et Messager. Prophète il a découvert la vérité et compris le mystère qu’il se charge de transmettre par amour de la vérité et par fidélité à la réalité perçue au delà des apparences et des représentations sociales et culturelles. Sur cet aspect il n’a aucun pouvoir politique ou institutionnel sauf communiquer la vérité ou la rendre accessible. Le concordisme (concordance entre la science et le Coran ou la bible) veut prouver Dieu par la manifestation de lois physiques ou chimiques conformes à la parole divine donnant un sens orienté au Coran  » nous leurs montrerons nos signes en eux mêmes et à l’horizon, ils sauront que c’est la vérité émanant de ton Seigneur » alors qu’ils s’agit de la manifestation incessante de la vérité-réalité en toute chose, tout phénomène et depuis toujours.

      Le monde et le verbe d’Allah sont la parole d’Allah (kalimatou Allah) ils sont acte et dire, réalité et vérité. C’est en cheminant dans la méditation de l’acte et du dire que nous parvenons à saisir une partie du mystère. Cette partie nous ne pouvons la saisir que par notre humanité universelle qui cherche le sens et interprète le sens par sa nature primordiale en allant de sens en sens, du plus simple au plus complexe, du général au particulier, du local à l’intemporel et sans limites de territoire, et vice versa… Par cette approche on est amené à voir comment les autres ont parvenu à saisir la vérité et la réalité. S’il y a des similitudes elle nous réconforte sans nous donner la certitude, s’il y a divergence ou différence il faut continuer à chercher. Celui qui cherche, sans préjugé et sans intérêt finit par trouver. Ce qu’il trouve n’est pas exempt d’imperfection et de manque, c’est une bonne base pour s’approvisionner et continuer la quête. L’inconvénient on risque de se perdre et de se retrouver seul, mais l’avantage est de ne pas se soumettre aux diktats des interprétations humaines ni de la rente religieuse qui veut que même dans la connaissance de Dieu il faudrait des médiateurs.

      La troisième expérience est celle que j’ai commencé depuis les années 80 : me former pour partager avec mes frères privées de la langue arabe et du temps d’étude ce que mes recherches et mes méditations m’ont apporté. Ce chemin n’est pas celui des partisans ni des sectaires il conduit à la solitude et à une vie consacrée à l’étude (pas toujours). La solitude a été rompue par des invitations à faire des conférences sur une idée, un livre ou une actualité, mais la plus enrichissante est celle de la participation dans un travail de traduction du Coran. Il me fallait concilier ce que le Coran me disait intuitivement et ce que l’auteure traductrice voulait comme sens. Manier les mots et les sens véhiculés par les mots et les constructions de phrases est une expérience mystique au sens noble du terme. L’esprit est aiguisé comme un rasoir avec la crainte de faillir et de porter une responsabilité dont il faudrait répondre devant Dieu. Par ce travail on rentre dans ce que j’appelle la technicité ou l’ingénierie de la foi ( que je ne confonds pas avec la pratique rituelle de l’Islam). La foi est mise à l’épreuve de la raison par le sens que l’on donne aux mots et à leur contexte. J’ai compris aussi le mensonge de certains orientalistes et de certains islamologues d’origine musulmane et arabe qui trichent avec le Coran. Ils ne font pas dire au Coran ce qu’ils pensent que le Coran a dit, mais ils transposent mécaniquement les paroles et les opinions des exégètes musulmans dont les traductions étaient disponibles et souvent non seulement ne sont pas de qualité pour véhiculer le sens, mais sont hérétiques. Cette expérience n’a pas été menée à son terme pour multiples raisons. Il faut être Prophète ou vertueux sans tâche pour porter et véhiculer la Parole divine. J’ai tenté, dans un livre « Dieu soit béni ! de montrer la lutte idéologique et l’ingénierie de la foi en prenant juste la traduction du terme Tabàraka ismou rabika. J’ai abordé d’autres questions et d’autres mots d’apparence anodines, mais qui concernent la foi. Il faut une fois pure, sans influence d’un maître à penser, d’une institution ou d’un parti, pour voir comment on peut instrumentaliser les termes du Coran par l’amalgame et la décontextualisation. Cela ajoute de la foi, mais repose la question de la validité et de la légitimité de son savoir dans une mentalité musulmane qui cherche des solutions pour bâcler et se désister de son devoir de penser. Dans ces conditions on ne dit pas tout, sachant qu’Allah sait et qu’il est Témoin présent et proche. Le jour où les conditions seront favorables aux hommes et le jour où son décret devra s’accomplir alors Il fera parler toute chose, car il y aura des gens entendant, écoutant et comprenant.

      Cela dépasse l’effort et l’énergie d’un homme, c’est l’affaire d’une ou plusieurs générations. Seul ou en communauté, la foi ne s’apprend pas et ne s’enseigne pas, il faut la vivre puis tenter de la traduire et de la partager. Le monde musulman a enfermé l’Islam dans des clergés de Faqih faisant la confusion entre savant et juriste.

      Pour répondre sans détour, à ta question, il faut se rappeler que le Coran renferme plusieurs Livres emboîtes les uns dans les autres dont le Coran qui signifie qarana : comparer et qui met en comparaison le Coran restaurateur et réformateur de l’Evangile et de la Thora en matière de foi avec les croyances religieuses des Juifs et des Chrétiens. Le Coran est en même temps le Naba (l’Événement grandiose (attendu ou inattendu) mais imprévisible sur l’inconnaissable en l’occurence le Ghayb (la fin des temps, le jugement dernier et les Signes permanent et incessant de la vérité). Le Coran est la preuve de Mohamed (saws), elle est hors de Mohamed (saws), elle est inscrite dans l’ordre, le devenir et la fin de l’existence. Mohamed (saws) est aussi Messager qui vient avec un message : donner un contenu à la foi et exercer le culte. Nous n’avons retenu que le dernier point, car c’est plus facile lorsqu’il est porté par l’ambiance sociale et lorsqu’il devient un curseur d’appartenance. On peut le faire avec paresse et mimétisme sauf la Zakat, car elle a une exigence sociale, économique et religieuse qui demande une foi exemplaire sans tricher. La foi amène au Taddbour (lecture méditative et raisonnée du Coran) pour comprendre le sens et au Tartil (lecture assidue et ordonnée du Coran) pour comprendre le contexte (il s’agit du texte et non des conditions historiques de la Révélation). La quête de sens ainsi que l’observation attentive de la création mène à la foi. L’exigence morale, intellectuelle et spirituelle dans la quête de la vérité peut mener à la foi en passant par le Coran qui répond à toutes les interrogations philosophiques et métaphysiques de l’humanité. Lorsque les musulmans ont fait de la philosophie une hérésie et de leurs plus grands philosophes des hérétiques, il ne faut pas s’attendre qu’ils trouvent dans le Coran une vérité puisqu’ils vont pour le chanter ou pour le déclamer sans questionnement préalable.

      J’ai tenté de donner quelques réponses en si peu de mots.

      Omar Mazri

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