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Coopération et coopératives

Omar MAZRI 6 janvier 2012 Coopératives Commentaires fermés sur Coopération et coopératives
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Jacques Dufresne

Cette étude est une contribution de l’Agora à l’année internationale des coopératives

10 septembre 2012

De la main invisible à la main tangible

Dans un récent numéro de la revue Le Coopérateur, organe de la Coop fédérée, monsieur Antoni Bérard, pionnier de la coopération au Québec, né en 1919, fondateur de la coopérative Agrivert, terminait ainsi son témoignage : «Dans ce temps-là, les coopératives étaient vues comme un outil indispensable d’émancipation des Canadiens français.» Elles sont toujours un outil d’émancipation pour les groupes les plus vulnérables de la planète.

 Mais peut-on considérer l’émancipation comme achevée, même dans les régions les plus favorisées, lorsque les spéculateurs de quelques grandes places financières jouent à perte les biens produits par des milliards de travailleurs et lorsqu’une poignée de multinationales décident de tout en matière d’exploitation des ressources naturelles, pendant que d’autres achètent des terres par milliers d’hectares dans des pays qui n’ont pas encore eu l’occasion de se les approprier vraiment?

 C’est pour toutes ces raisons que les Nations Unies ont fait de 2012 l’année internationale des coopératives. En raison de la crise financière qui l’a marquée, l’année 2008 fut pour le néo-libéralisme, sinon l’équivalent de 1989 pour le communisme, du moins un humiliant avertissement. Comme le libéralisme classique dont il est l’exacerbation, le néo-libéralisme repose sur l’idée qu’une main invisible fait concourir au bien commun les comportements égoïstes de chacun. En 2008, on constata que la main invisible, magique, mécanique, devient de plus en plus voleuse à mesure qu’elle se laisse emporter par l’abstraction et la vitesse.

 Comme le néo-libéralisme était devenu l’idéologie unique, le communisme à l’autre pôle s’étant discrédité, la panique s’empara des esprits les plus lucides. Un retour à l’histoire de l’économie leur permit de découvrir que le remède se trouvait du côté de la main tangible, celle que l’on voit, que l’on touche, que l’on serre et qui, pour cette raison, symbolise parfaitement cette réalité incarnée appelée coopération.

 La journée internationale des coopératives, célébrée chaque année le premier samedi de juillet, existe depuis 1992. Celle de 2009 fut pour le Secrétaire général des Nations Unies l’occasion d’une déclaration dont la portée historique deviendra de plus en plus manifeste avec le temps.

 «Le thème de la Journée internationale des coopératives pour cette année (« Stimuler le relèvement économique à l’aide des coopératives ») met l’accent sur la valeur de l’entreprise coopérative. Les coopératives peuvent accroître la capacité de résistance des groupes vulnérables. Elles peuvent aider à créer des marchés plus équilibrés pour les petits exploitants et donner aux petites entreprises l’accès à des services financiers. Elles peuvent créer des emplois et améliorer les conditions de travail. Le modèle économique des coopératives ne repose pas sur la philanthropie mais sur l’auto-assistance et la réciprocité. Dans les pays frappés par la crise financière, tandis que d’autres institutions financières ont dû réduire l’offre de crédit, le secteur des banques coopératives et des coopératives d’épargne et de crédit l’a élargie, atténuant ainsi les conséquences du gel du crédit pour les plus vulnérables. Cela montre combien des modèles d’organisation parallèle solide et la diversité des entreprises importent au regard d’un système financier endurant. Les coopératives méritent un appui plus large. J’exhorte les gouvernements à prendre des mesures qui favorisent la création et l’expansion des coopératives.»i L’argumentaire relatif à 2012, année internationale des coopératives sera le même.

 Lors d’une conférence qu’il prononça le 12 avril 2012 devant le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), monsieur Claude Lafleur, Chef de la direction de la Coop fédérée, justifia la conclusion du Secrétaire général des Nations Unies en soulignant diverses caractéristiques des coopératives :

 «Les raisons de la résilience des coops sont nombreuses. D’abord, elles ne sont presque pas délocalisables. […] Elles sont réfractaires à abolir l’emploi pour gagner 1 % ou 2 % de profit en déplaçant leur production en Asie. Ensuite, elles préféreront, en temps de crise, réduire […] cadences et salaires plutôt que de mettre la clé sous la porte. Plus fondamentalement, puisqu’il ne s’agit pas d’entreprises soumises à la dictature de la Bourse, leur valeur ne s’effondre pas lorsque les actions chutent et leurs investisseurs ne les abandonnent pas au moindre soubresaut venu.»ii

 Dans le cas du néo-libéralisme, l’extrême concentration des activités les plus lucratives dans quelques grandes places financières va de pair avec le haut degré d’abstraction, la vitesse et le caractère mécanique des opérations. La coopération c’est la personne avant le profit, l’enracinement local plutôt que la délocalisation, l’incarnation plutôt que l’abstraction. En arrière-plan, le réalisme économique : les coopératives ne sont pas des organismes de philanthropie. Ce que confirment, entre autres exemples, les succès récents de la Fédérée au Canada : meilleurs résultats à vie en 2012 ainsi que des banques populaires Raiffeisen en Suisse : « Selon la RTS du 28.06.2010, Raiffeisen profite de la perte de confiance du public dans les grandes banques et annonce un afflux d’argent frais de 4 milliards de francs au premier semestre, soit un bond de 30% sur un an. Le 3e groupe bancaire de Suisse a aussi attiré 60 000 nouveaux sociétaires entre janvier et juin, contre une progression de 30 000 à la même période de l’an passé.»iii

 

Les coopératives dans le mondeiv

750 000 coopératives dans plus de 100 pays

775 millions de membres

100 millions d’emplois

3 milliards de bénéficiaires

3300 coopératives au Québec seulement, dans divers domaines : agriculture, forêt, arts, logement, crédit, épargne, éducation, télécommunications, santé, taxi, domaine funéraire.

  Le nouveau mur de fer

Nous sommes encore ici dans la perspective de la croissance illimitée. La coopération apparaît de plus en plus comme une condition de cette croissance. Elle pourrait toutefois tomber en discrédit si les idées qui triomphent en ce moment dans la droite américaine gagnaient l’ensemble des États-Unis pour se propager ensuite dans le reste du monde

 Tout au long de la guerre froide, les Américains, quelles qu’aient été les différences entre leurs deux grands partis politiques, sont demeurés unis contre l’ennemi communiste. En l’absence de cet ennemi, ils sont aujourd’hui divisés contre eux-mêmes, partagés entre la haine froide des parasites du côté républicain, et la coopération que préconisent les démocrates. Le mur de fer désormais est celui qui, à Washington, sépare la chambre des représentants, républicains, du Sénat démocrate.

La haine froide des parasites est une allusion à l’évangile selon Ayn Rand, auteur de l’œuvre la plus influente aux États-Unis après la Bible. Tout récemment encore, Paul Ryan, candidat à la vice-présidence, exigeait de ses proches collaborateurs qu’ils lisent Ayn Rand. Le principal ouvrage de cette femme, aussi médiocre en tant que romancière qu’en tant que philosophe, est un roman aux prétentions planétaires intitulé Atlas Shrugged. Paru en 1957, il se vend depuis à plus de 75 000 exemplaires par année. Il vient de paraître en français sous le titre de La Grève. Les ventes ont commencé à augmenter à partir de 2000 pour atteindre 300 000 exemplaires en 2009. En 2011, le livre est passé à la tête des ouvrages les plus vendus sur Amazon.com.

Atlas c’est l’entrepreneur divinisé. Il est fatigué de soutenir seul la planète entière, alors que pullulent autour de lui les parasites. Il suffit qu’il se mette en grève avec l’ensemble de ses homologues pour que tout s’effondre autour de lui. La liberté absolue pour l’entrepreneur, la mort pour tous ceux qui vivent grâce à lui sans se soumettre à sa loi. On exagère à peine quand on résume ainsi l’œuvre de Ayn Rand.

Elle est encore inconnue dans le monde francophone, mais grâce à Haine froide, un livre de Nicole Morgan qui vient de paraître au Seuil, aucun lecteur de langue de française ne pourra plaider l’ignorance le jour où on lui reprocherade ne pas avoir condamné ce monstre théoriquev avant qu’il ne donne lieu à trop de monstruosités pratiques.

 Voici quelques passages du livre de Nicole Morgan:

«La force d’Ayn Rand vient de ce qu’elle a, sans relâche, montré du doigt ces ennemis de la force de la nation. Elle a répété sans fin les mots «parasites», «pilleurs», «mendiants à la petite semaine» «poux», «imitations d’humains», «lie» «vermine» ou« zombies» pour décrire tous ceux qui ne produisent pas la richesse mais en vivent.»

On ne peut attaquer Ayn Rand, qui prêche la vertu soit dit en passant, sans s’exposer aux insultes de la secte qui l’entoure. Whittaker Chambers est l’un de ceux qui a osé dire la vérité crue sur Atlas Shrugged. «Dans presque chaque page de Atlas Shrugged, écrivait-il en 1957, on entend cette voix criant :  »À la chambre à gaz – Go! »»vi

Vous vous étonniez de ce que les adversaires de Obama Care fasse si peu de cas de la vie d’autrui. Si vous étiez disciple d’Ayn Rand cela vous paraîtrait normal. Vous vous étonnez de ce que tant d’Américains, tant de concitoyens d’Al Gore soient indifférents au réchauffement climatique. C’est que vous n’avez pas lu Ayn Rand. « DansContre l’environnementalisme, elle considère que l’écologie est un retour du religieux et de l’irrationnel, alors que seul le progrès technique peut améliorer la condition humaine.»vii

Pour s’élever jusqu’à celle du Führer, il ne manque qu’une chose à la haine d’Ayn Rand : le racisme. Mais si le racisme est absent de la doctrine officielle — un entrepreneur noir a autant de mérite qu’un entrepreneur blanc — les membres du Tea Party, admirateurs d’Ayn Rand pour la plupart, parviennent bien mal à déguiser la haine que leur inspire Barak Obama.

Le jour viendra inévitablement où la haine d’Ayn Rand portera sur les nations de parasites, comme l’est déjà la France au yeux des républicains. Il deviendra alors parfaitement clair que les ressources de la planète appartiendront aux nations abritant le plus grand nombre d’entrepreneurs.

Une conclusion qui était prévisible depuis longtemps.« Le laisser-faire dont nous allons parler, écrit Nicole Morgan, n’est pas celui auquel l’histoire nous a habitués. C’est une révolution documentée dès les années 1970 par Richard Burnet et Ronald Muller. Ceux qui dirigent les multinationales, expliquent-ils, sont les premiers dans l’histoire de l’humanité qui ont le pouvoir technologique, financier et idéologique de gérer les ressources de la planète selon un modèle économique unique. Il demande seulement de transcender les États-nations et ce faisant de transformer tout le processus politique. En l’absence d’un législatif mondial qui structure et équilibre cette prise de pouvoir, on peut dire qu’il s’agit là d’un laisser-faire absolu.»viii

Déjà utile pour amortir les crises et relancer la croissance classique, la coopération devient absolument nécessaire pour gérer l’épuisement des ressources dans le respect du bien commun de l’humanité. Je soutiens cette thèse avec d’autant plus de conviction que je peux m’appuyer pour le faire sur l’histoire des cinquante dernières années, lesquelles, du point de vue qui est le nôtre ici, ont été caractérisées d’une part par une série de mises en garde au sujet de l’épuisement des ressources et d’autre part par une montée en grâce de l’idée et du fait de la coopération, aussi bien en philosophie qu’en biologie et en économie.

 Tout s’est passé comme si voyant la limite, le mur se rapprocher, les hommes avaient éprouvé le besoin de se raccrocher à la coopération comme au seul moyen de composer avec la dure réalité dans une créativité joyeuse plutôt que dans une passivité amère, dans la paix sociale plutôt que dans la violence.

 Limite : les mises en garde

King Hubbert(1903-1989) et le pic pétrolier

«Notre ignorance est moins grande que notre incapacité de faire usage de ce que nous savons.»

Le géophysicien Marion King Hubbert ixest l’exemple parfait du savant dont la principale obligation, compte tenu de son champ de recherche, est de mettre ses semblables devant des faits qui contrarient et contredisent leurs rêves, à première vue les plus légitimes. On l’a enterré deux fois, après l’avoir accusé d’être un prophète de malheur; mais le réalisme étant en de rares et courts moments plus fort que le déni et l’illusion, on l’a aussi ressuscité deux fois! En 1956, il a osé prédire que la production de pétrole aux États-Unis commencerait à diminuer en 1970. Il a eu aussi l’heureuse idée de présenter les résultats de ses savants calculs sous la forme d’une courbe apparentée à celle de Gauss et de donner le nom de pic pétrolier au sommet de cette courbe. En 1956, il fallait être un peu suicidaire chez l’oncle Sam pour associer le mot limite au mot américain. Sky was still the limit! D’où le peu de cas que l’on fit dans l’opinion publique de la prédiction de King Hubbert.

En revanche, quand en 1971 on constata que la production de pétrole commençait à diminuer, ce qu’elle n’a cessé de faire depuis, King Hubbert devint un héros national. La première crise pétrolière, qui eut lieu au même moment, confirmait tragiquement la portée de son observation. On enterra de nouveau King Hubbert quand, sous la présidence de Ronald Reagan, les grosses cylindrées reprirent la route. Du pétrole il y en avait de moins en moins aux États-Unis, mais de plus en plus dans le reste du monde, semblait-on présumer. On enterra donc King Hubbert une seconde fois, pour le ressusciter au début du second millénaire, moment où il avait situé le pic mondial. Même s’il n’y a pas unanimité parmi les experts sur la date du pic mondial, deux choses sont certaines : on s’en approche, si on ne l’a pas dépassé, et les coûts énergétiques et environnementaux de chaque nouveau baril de pétrole sont de plus en plus élevés.

Ce pétrole, on se le disputera de plus en plus âprement car on en consommera chaque année davantage pour pouvoir satisfaire la demande de métaux. On a en effet appliqué la méthode de Hubbert à tous les métaux. Selon L. David Roperxce point de rencontre se situe vers 2045 pour le fer, 2018 pour le cuivre, 2089 pour le plomb, 2025 pour le chrome. (Comme il entre 11% de chrome dans l’acier inoxydable, on peut présumer que ce type d’acier, qui a l’avantage d’être durable, coûtera de plus en plus cher à partir de 2025). Et le point de rencontre pour l’or est dépassé depuis 1997!

 Garret Hardin et la tragédie des communs

En parcourant l’histoire on est souvent étonné de l’ampleur des conséquences que peuvent avoir des événements mineurs dont le principal mérite est de correspondre à l’esprit du temps. L’article « The Tragedy of the Commons » xique Garrett Hardin publia dans la revue Science en 1968 est l’un de ces petits événements aux grandes conséquences. Soit un pré commun entourant un village de bergers dont on présume qu’ils sont guidés par le seul calcul rationnel dans la poursuite de leurs intérêts personnels. Chaque berger estima donc que s’il ne prenait pas plus que sa juste part de la ressource, la plupart des autres le feraient de telle sorte qu’à la fin il serait perdant. Conséquence: le pré retourna à la boue primordiale.

Il ne fut pas nécessaire d’expliciter le sens de cette métaphore. Tous comprirent que le pré commun symbolisait les ressources de la planète et que le calcul égoïste prêté aux bergers était celui des chefs d’entreprise capitalistes. Ce pessimisme paru toutefois injustifié à plusieurs et l’on vit se multiplier, dans le même esprit, celui de la théorie des jeux, des simulations aboutissant à des conclusions différentes. Nous verrons plus loin comment le biologiste Martin Nowak et Peter Senge aboutirent à des résultats montrant que la coopération pourrait permettre d’assurer la pérennité du pré commun.

Le rapport Meadows : halte à la croissance!

Les prises de conscience que suscitèrent les travaux de King Hubbert et Garret Hardin ont préparé les esprits à ce que l’on peut considérer comme l’un des grands événements politico-intellectuels du XXe siècle, le rapport Meadows, Limits to Growth, publié en 1972 par le Club de Rome, un organisme international fondé par un industriel italien,Aurelio Peccei, et un scientifique écossais, Alexander King. (Le Canada y était représenté par un économiste visionnaire, le sénateur Maurice Lamontagne). «Ses membres considèrent que nous vivons une époque charnière. La Terre est un espace fini qui ne peut être exploité au-delà de certaines possibilités. Or, nos modes de production, de consommation et de distribution fonctionnent sans se soucier de certaines lois fondamentales de l’éco-système Terre. En général, les problèmes sont toujours considérés à court terme par les hommes, en raison de leurs préoccupations quotidiennes. Le Club de Rome lui, se place résolument sur l’échelle des générations futures et ce, à l’échelle planétaire. La croissance exponentielle des activités humaines n’est pas compatible avec un monde fini comme notre planète Terre. Ils proposent d’ouvrir la réflexion en travaillant autour d’une approche en terme de complexité. Ils l’appelleront « Problématique mondiale ». Selon eux, les hommes doivent effectuer une révolution dans leurs modes de pensée aussi profonde que la révolution copernicienne dans le domaine de l’astronomie.»xii Le rapport Meadows parut en français en 1974 sous le titre de Halte à la croissance. Il fut traduit en 37 langues et distribué à 12 millions d’exemplaires.

L’humanité était ainsi mise en garde : si rien ne change en profondeur, l’effondrement, inévitable se produira au XXIe siècle. Les prédictions qu’on y trouve sur l’épuisement des ressources naturelles s’avèrent aujourd’hui d’une précision qui donne le frisson.

 

Dans l’hypothèse du maintien des tendances actuelles, les ressources alimentaires, la production industrielle et la population continueront de croître pendant un certain temps; mais la diminution des ressources naturelles freinera bientôt le développement industriel, cependant que la population et la pollution continueront leur croissance à cause du temps de réponse relativement long de ces facteurs. Puis, ce sera l’effondrement: la croissance démographique sera brutalement arrêtée par une recrudescence de la mortalité provoquée par la carence des ressources alimentaires et la détérioration des conditions d’hygiène.

On a reproché bien des choses au rapport Meadows, notamment le pessimisme de ses hypothèses relatives à l’agriculture, mais on n’a peut-être pas assez souligné la sagesse de l’idéal qu’il propose, un équilibre durable ayant les caractéristiques suivantes : Les ressources naturelles sont recyclées; la pollution est maîtrisée et les sols reconstitués; la production des services et des denrées alimentaires dépasse la production industrielle; le taux de natalité équivaut au taux de mortalité; l’investissement du capital se fait au même rythme que sa dépréciation.

Les auteurs du rapport sont les premiers à reconnaître qu’il s’agit peut-être là d’une utopie. Ils ont toutefois démontré que la recherche d’un paradis sur terre par le maintien de la croissance est encore plus utopique. C’est l’effondrement qui est la conséquence logique d’un tel entêtement. Seul l’équilibre proposé dans le rapport Meadows permettrait d’échapper au maelström d’une décroissance qui serait l’image inversée de la croissance des cent dernières années. Notons au passage que dans la courbe de Hubbert, qui servit de modèle à plusieurs autres, une telle symétrie existe.

Hans Jonas Le principe responsabilité

Dans l’histoire de la pensée il n’y a pas beaucoup d’exemples de grands ouvrages philosophiques qui ont eu un effet immédiat sur les choix politiques à l’échelle mondiale. Le Principe responsabilité du philosophe allemand Hans Jonas est l’un de ces ouvrages. Ce livre, paru en 1984, est à l’origine du principe de précaution, lequel fut par la suite inscrit dans la constitution de nombreux pays. En cas de doute abstiens toi! Jusqu’à l’adoption du principe de précaution, le doute concernant les effets de leurs actions sur la nature ne préoccupait guère les humains, tout simplement parce qu’ils ne se reconnaissaient pas d’obligation à l’écart de la nature. Hans Jonas soutient que le pouvoir que nous avons désormais sur la nature entraîne des obligations à son endroit que n’avaient pas nos ancêtres : «qu’il doive y avoir… dans l’avenir entier un monde approprié à l’habitation humaine — et qu’il doive à jamais être habité par une humanité digne de ce nom, on en conviendra volontiers comme d’un axiome général… aussi convaincant et aussi indémontrable que la proposition que l’existence d’un monde, absolument parlant, est préférable à l’existence d’aucun.» xiii

Nous avions des obligations à l’égard de nos semblables contemporains, nous en avons désormais à l’égard de la nature et des générations à venir. Nous étions les enfants… irresponsables de la nature, nous en sommes maintenant les parents…responsables. 

 Jacques Grand’Maison ou la démesure originelle

Parmi les nombreux échos que l’ouvrage de Hans Jonas eut dans le monde, soulignons, au Québec, les mises en garde de Jacques Grand’Maison.

«En 1950, Collin Clark prédisait une croissance économique illimitée. La décennie 1960 est celle du mythe d’un État providence sans limite. Quant aux années 1970, elles nous promettaient une libéralisation des mœurs, elle aussi sans limite. Au tournant des années 1980, ces trois mythes se sont craquelés, mais pas les aspirations démesurées. […]

Prenons-nous vraiment la mesure de ces multiples démesures? On s’en inquiète bien peu. La plupart des gens refusent d’envisager fût-ce seulement l’éventualité d’un énorme fardeau financier dont ils laisseront la facture sur la table des prochaines générations. […]

Seule une pratique de responsabilité amène au respect des limites, à une logique du possible, à une autocritique qui font tant défaut présentement. »xiv

 

L’empreinte écologique

Les courbes de Hardin, de King Hubbert et du rapport Meadows n’étaient pas très pédagogiques, il faut le reconnaître. D’où l’intérêt que la notion d’empreinte écologique allait susciter jusque dans les écoles. Cette initiative commença en 1996 par la publication de Our Ecological Footprint, xv un livre de Mathis Wackernagel et William Rees. On trouva bientôt sur Internet des formulaires permettant à chacun de faire le calcul de son empreinte personnelle, laquelle consiste en un nombre d’hectares correspondant aux ressources que l’on fait converger vers soi pour maintenir son mode de vie. C’est ainsi qu’il devint clair pour tous qu’il faudrait trois planètes comme la terre pour satisfaire les besoins de 8 milliards d’êtres humains aspirant au mode de vie américain.

On a fait bien entendu le même calcul pour chaque pays et pour la planète entière, et la méthode ne cessant de s’affiner on a pu calculer le Global Overshoot Day, le jour du dépassement annuel, d’où cet article du journal Le Monde le 22 août 2012 : «Mauvaise nouvelle pour la planète. Cette année, il n’aura fallu que 234 jours à l’humanité pour consommer toutes les ressources naturelles que la Terre peut produire en un an. Nous avons atteint, mercredi 22 août, le « Global Overshoot Day« , le « jour du dépassement ». En d’autres termes, nous vivrons à crédit jusqu’à la fin de l’année. »

Rappelant que les risques de pollution (chimique, radioactive, etc.) qui ne sont pas comptabilisés dans cette étude, le président de GFN prévient : «La dégradation des milieux naturels se traduit inévitablement par une baisse des surfaces productives et notre dette, qui s’alourdit, condamne aux dépens les générations futures. »

L’article se termine par ces bilans sur d’autres aspects de la question : «Selon le WWF, entre 1970 et 2008, la biodiversité a chuté de 30 % à l’échelle du globe, et les chercheurs estiment qu’au moins 0,01 % des espèces vivantes disparaissent chaque année. Le chiffre correspond aux dernières estimations de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).  » Il existerait sur Terre entre 15 et 20 millions d’espèces animales et végétales. Parmi elles, 19 817 sont en train de disparaître », témoigne Florian Kirchner, chargé de programme sur l’extinction des espèces.

Pour M. Wackernagel, ni l’austérité ni la croissance n’éviteront la faillite du système, le défaut de régénération de la Terre sera le facteur limitant de notre économie. « Car la tendance finira par se renverser, que ce soit à dessein ou par désastre. »»xvi

Le retour de la coopération

En août 2012, à Stowe au Vermont, dans l’auberge de la famille von Trapp, avait lieu un événement ayant un rapport direct avec notre propos. Une cinquantaine de personnes représentant l’élite mondiale du monde des affaires, de la politique et de l’économie, y compris l’économie sociale, se sont réunies là autour de deux consultants prestigieux, (des sages dans ce cas plutôt que des gourous!) Peter Sengexvii et C. Otto .Scharmerxviii pour discuter du rapport Meadows et plus précisément de l’abîme qui, dans ce cas, sépare la prise de conscience du passage à l’action : «Nous connaissons la situation, nous en comprenons la gravité, nous aurions dû passer à l’action depuis longtemps, comment se fait-il que nous misions toujours sur la croissance des années d’euphorique illusion?» Telle est la question à laquelle on était invité à répondre. Un tel événement dans une conjoncture dominée par une crise financière qui se prolonge de façon inquiétante, dans un contexte intellectuel où la décroissance a cessé d’être un tabou, est un signe des temps et un encouragement pour tous ceux qui osent s’élever au-dessus du déni général. J’évoquerai plus loin les appels à la coopération fournis par les animateurs dans leurs récents ouvrages et repris dans le cadre du séminaire.

Il nous faut d’abord saisir toute la portée du retour à la coopération dont nous sommes témoins et pour cela remonter jusqu’à Hobbes et bien avant lui jusqu’à Aristote. L’observation attentive de la vie dans les cités grecques a convaincu ce philosophe que l’homme est un animal sociable, un zoon politikon, un être vivant doté par la nature des qualités nécessaires pour vivre en société. Entendons par là que si on ne le dénature pas par des procédés violents, comme ceux qu’ont utilisés Hitler et Staline, l’homme tend à coopérer avec ses semblables plutôt qu’à les combattre, à pratiquer la philia plutôt que la méfiance réciproque.

Aristote a-t-il été marqué démesurément par les mœurs plutôt douces de la Grèce de son époque? Dix siècles plus tard, Thomas Hobbes, un autre philosophe moins grand que lui, mais qui devait avoir une influence profonde dans le monde anglo-saxon, soutiendra qu’à l’état de nature, « l’homme est un loup pour l’homme » et que par suite il ne peut se comporter de façon décente que sous la contrainte des lois et de la police d’une cité. Ce n’est plus, comme le pensait Aristote, la sociabilité naturelle de l’homme qui fait la cité, c’est la cité, création de la raison humaine, qui rend l’homme sociable.

S’ensuivra une vue de l’esprit, qui sera longtemps considérée comme une vérité historique selon laquelle les débuts de l’humanité furent marqués par une féroce compétition entre les individus aussi bien qu’entre les groupes humains. Darwin n’aura qu’à s’abandonner à ce courant de pensée, très fort en Angleterre à son époque, pour exclure la coopération de son explication de l’évolution.

Darwin complété par Kropotkine

L’explication hobbienne de l’évolution était heureusement appelée à se transformer radicalement en moins d’un siècle, notamment sous l’influence d’une nouvelle génération de biologistes mathématiciens. Martin A. Nowak est l’un d’entre eux. Il enseigne à Harvard. Son livre paru récemment s’intitule Supercooperatorsxix. Qui sont selon lui ces demi-dieux de la solidarité ? Les êtres humains tels que l’évolution les a faits, de sorte que la coopération lui apparaît comme « la troisième loi de l’évolution ». Et, joie inattendue, il réhabilite Kropotkine (1842-1921) le considérant, comme le font les nouveaux théoriciens, sinon comme l’égal de Darwin (1809-1882), du moins comme l’un des savants qui, à l’instar de Mendel, ont apporté à l’explication darwinienne des correctifs absolument nécessaires. Stephen Jay Gould avait lui aussi redécouvert Kropotkine.xx

Si bien qu’après avoir donné l’origine des espèces à lire dans les écoles, il faut désormais mettre au programme L’entraide de Kropotkine, sans quoi les jeunes ne pourront avoir qu’une image tronquée de l’évolution. Kropotkine, prince anarchiste, il faut le rappeler, fut l’un des grands esprits de son temps. Il avait lu Darwin et l’admirait. Mais s’il admettait l’évolution comme fait, il estimait que même si Darwin savait que le survival of the fittest n’expliquait pas tout, il subissait l’influence de la théorie de la compétition défendue antérieurement par Hobbes puis à son époque par Spencer. Dans les faits, c’est Kropotkine qui fut le premier à reconnaître l’importance de la coopération dans la chaîne de l’évolution.

Dans l’espoir de convaincre les darwinistes de cette importance, Kropotkine publia en 1906, un ouvrage magistral intitulé L’entraide. Voici un long passage de l’introduction qui résume bien l’ensemble de l’œuvre. Pour comprendre ce passage il faut savoir qu’il découle d’observations que Kropotkine fit en Sibérie, où sa carrière militaire l’avait conduit :

«La rareté de la vie, la dépopulation — non la sur-population — étant le trait distinctif de cette immense partie du globe que nous appelons Asie septentrionale, je conçus dès lors des doutes sérieux (et mes études postérieures n’ont fait que les confirmer) touchant la réalité de cette terrible compétition pour la nourriture et pour la vie au sein de chaque espèce, article de foi pour la plupart des darwinistes. J’en arrivai ainsi à douter du rôle dominant que l’on prête à cette sorte de compétition dans l’évolution des nouvelles espèces.

D’un autre côté, partout où je trouvai la vie animale en abondance, comme, par exemple, sur les lacs, où des vingtaines d’espèces et des millions d’individus se réunissent pour élever leur progéniture; dans les colonies de rongeurs; dans les migrations d’oiseaux qui avaient lieu à cette époque le long de l’Oussouri dans les proportions vraiment « américaines » ; et particulièrement dans une migration de chevreuils dont je fus témoin, et où je vis des vingtaines de mille de ces animaux intelligents, venant d’un territoire immense où ils vivaient disséminés, fuir les grosses tourmentes de neige et se réunir pour traverser le fleuve Amour à l’endroit le plus étroit — dans toutes ces scènes de la vie animale qui se déroulaient sous mes yeux, je vis l’entraide et l’appui mutuel pratiqués dans des proportions qui me donnèrent à penser que c’était là un trait de la plus haute importance pour le maintien de la vie, pour la conservation de chaque espèce, et pour son évolution ultérieure.

Enfin, je vis parmi les chevaux et les bestiaux à demi sauvages de la Transbaïkalie, parmi tous les ruminants sauvages, parmi les écureuils, etc., que, lorsque les animaux ont à lutter contre la rareté des vivres, à la suite d’une des causes que je viens de mentionner, tous les individus de l’espèce qui ont subi cette calamité sortent de l’épreuve tellement amoindris en vigueur et en santé qu’aucune évolution progressive de l’espèce ne saurait être fondée sur ces périodes d’âpre compétition.» xxi

Il faut souligner ici à double trait le fait que le milieu de vie où il fit ses premières observations permit à Kropotkine de mettre en relief le fait que la coopération est d’autant plus déterminante pour la survie d’une espèce que le milieu où elle vit a un climat plus dur. C’est une chose dont l’humanité aura à se souvenir quand elle fera face aux conséquences de ses démesures et l’une des raisons pour lesquelles les Nations Unies ont institué une « Année internationale des coopératives ».

Après avoir bien établi l’importance de la coopération dans le monde animal, Kropotkine s’attaque aux idées reçues, depuis Hobbes surtout, selon lesquelles dans l’enfance de son espèce l’homme n’avait pu être qu’un loup pour l’homme. Nous pouvons établir la preuve aujourd’hui que si les humains avaient toujours été en guerre avec leurs voisins, leur espèce aurait disparu depuis longtemps. Cette évocation des mœurs des Bushmen illustre bien la vision d’ensemble qu’avait Kropotkine :

«Prenons maintenant nos sauvages contemporains, et commençons par les Bushmen, qui en sont à un niveau très bas de développement — si bas qu’ils n’ont pas d’habitations, et dorment dans des trous creusés dans le sol, parfois protégés par un petit abri. On sait que lorsque les Européens s’établirent dans leur territoire et détruisirent les animaux sauvages, les Bushmen se mirent à voler les bestiaux des colons. Alors commença une guerre d’extermination, trop horrible pour être racontée ici. Cinq cents Bushmen furent massacrés en 1774, trois mille en 1808 et 1809 par l’Alliance des Fermiers et ainsi de suite. Ils furent empoisonnés comme des rats, tués par des chasseurs embusqués devant la carcasse de quelque animal, massacrés partout où on les rencontrait. De sorte que nos connaissances touchant les Bushmen, empruntées le plus souvent à ceux-là même qui les ont exterminés, se trouvent forcément limitées. Cependant nous savons que, lorsque les Européens arrivèrent, les Bushmen vivaient en petites tribus (ou clans) et que ces clans formaient quelquefois des confédérations ; qu’ils avaient l’habitude de chasser en commun et se partageaient le butin sans se quereller ; qu’ils n’abandonnaient jamais leurs blessés et faisaient preuve d’une forte affection envers leurs camarades. »

Martin A. Nowak et la coopération vue par un biologiste mathématicien

Voici, tirée de Supercooperators de Martin Nowak, une variante du dilemme du prisonnier, lequel rappelle la tragédie des communs de Hardin et illustre un type de raisonnement à la mode en ce moment chez les mathématiciens et les économistes qui s’intéressent à la coopération.

Imaginez que vous et votre complice vous êtes arrêtés, accusés d’un crime et emprisonnés… et que le procureur de la couronne dans son interrogatoire vous propose un règlement à l’amiable. Si l’un de vous incrimine l’autre et si ce dernier garde le silence, alors le premier, le traître, sera accusé d’un crime moindre et sa peine ne sera que d’un an, tandis que la peine du second, le loyal, sera de quatre ans. Si les deux complices gardent le silence, ils auront la même peine, soit deux ans. Si les deux s’incriminent l’un l’autre, leur peine sera également la même, mais elle sera cette fois de trois ans. Ce qui donne le tableau suivant:

La première conclusion que tire Martin Nowak de cet exercice c’est que les prisonniers ont intérêt à tricher plutôt qu’à être loyaux, comme on le constate par la durée des peines. Celui qui triche systématiquement est avantagé, sa peine maximale étant de trois ans.

En revanche, cette peine ne sera que de deux ans s’ils sont tous les deux loyaux! Preuve que la coopération est le meilleur calcul. On aura compris que dans ce cadre de la théorie des jeux, on présume toujours que les acteurs sont des calculateurs qui calculent toujours bien. Si une passion comme la haine intervient, elle peut perturber les choses au point que l’un des deux choisira la tricherie systématique, dans l’espoir de punir l’autre au maximum, même si lui-même court le risque d’avoir une peine de trois ans plutôt que deux.

 

Matrice des récompenses

Adversaire

Coopère

Triche

Joueur Coopère -2, -2 -4 , -1
Triche -1 , – 4 -3, -3

On comprend que les observateurs de la vie réelle, toujours marquée par des valeurs et des passions, aient des réserves sur les conclusions que l’on peut tirer d’un exercice de ce genre. Il n’empêche que Nowak a mis ainsi en relief des choses simples, mais incontestables, dont l’humanité devra tenir compte si elle veut conserver son bien commun et par là assurer son avenir.

Nowak distingue plusieurs facteurs de coopération dont la réciprocité directe (gratte mon dos, je gratterai le tien) et la réciprocité indirecte (gratte mon dos et quelqu’un d’autre grattera le tien car à ses yeux ton acte t’aura donné une bonne réputation) . Cette réciprocité indirecte mérite une attention particulière parce qu’elle met en relief le fait que l’information sous toutes ses formes, y compris celle du potinage, est une condition importante de la coopération. Si tu m’aides aujourd’hui, si tu as par suite bonne réputation, les chances que quelqu’un d’autre vienne à ton aide demain sont plus grandes que si, ne m’ayant pa s aidé, tu avais une réputation mauvaise ou neutre. D’où l’importance des conversations, des articles, des reportages où l’on fait et l’on refait les réputations, qu’il s’agisse des individus, des entreprises ou des pays. «La réputation, écrit Nowak, est une force que l’on peut maîtriser dans le but d’éviter la tragédie des communs. Le succès dépend de la liberté d’information sans manipulation ni censure. Nous avons besoin d’une information juste sur la façon dont les individus, les entreprises et les pays exploitent les ressources précieuses. Nous avons besoin de connaître le vrai coût environnemental des choses, de la bouilloire à l’auto de façon à ce que ce coût puisse être intégré au prix demandé.»xxii

Elinor Ostrom ou les valeurs et les sentiments avant le calcul

Les règles du jeu universitaires l’exigeant, l’économiste Elinor Ostrom, prix Nobel en 1998, s’est adonnée elle aussi à la théorie des jeux, mais loin de s’y cantonner, elle a fait une large place aux valeurs et aux sentiments qui unissent les hommes ou les séparent dans les situations concrètes.

La tragédie des communs est toujours à l’arrière-plan. Pour ce qui est des CPR (Common Pools Ressources) précise Elinor Ostrom,xxiii la majorité des économistes estiment qu’il n’y a que deux stratégies viables : la privatisation et le contrôle par l’État central. Dans le cas du pré commun, la privatisation consiste à diviser la terre en autant de lopins qu’il y a d’éleveurs, à condition que chaque lopin soit assez grand pour satisfaire les besoins d’une famille. Dans ce contexte, note Elinor Ostrom, l’adversaire de l’éleveur ce n’est pas l’éleveur d’à côté, c’est la terre elle-même. Le seul moyen qu’aura chaque éleveur d’accroître ses revenus sera de surexploiter la terre au moyen de procédés agressifs qui mettront son avenir en péril, en provoquant par exemple une érosion du sol. N’est-ce pas ce qu’on est en droit de reprocher à une certaine agriculture industrielle?

Ainsi limitée quand elle s’applique à la terre, la solution de la privatisation ne s’applique simplement pas dans d’autres domaines, la pêche par exemple. On peut certes donner droit d’accès à une zone de pêche à un groupe de pêcheurs, mais chaque pêcheur n’aura jamais droit à son lopin de mer. De même l’habitant d’une ville n’aura jamais droit à son lopin de nappe phréatique.

La solution étatique comporte aussi une large part d’inconvénients, comme chacun peut facilement l’imaginer : comment l’information circulera-t-elle de haut en bas et de bas en haut? Qu’est-ce qui empêchera un fonctionnaire corrompu de compromettre l’ensemble de l’opération? Le partage des revenus entre les travailleurs de la base et les membres de la hiérarchie sera-t-il juste? N’est-ce pas pour des raisons semblables que les kolkhozes ont été un échec?

Il y a pourtant de nombreux exemples de bonne gestion des biens communs par des communautés qui se sont tenues à bonne distance du marché et de l’État. Le grand mérite d’Elinor Ostrom aura été de susciter dans le monde universitaire un vaste mouvement de coopération, pour repérer les bons exemples, les ranger dans une base de données et en faire l’analyse.

On lui donne raison dans un document récent de « L’Institut des hautes études sur la Justice ».

«Pour Hardin, les communs sont uniquement des ressources disponibles, or le grand mérite d’Elinor Ostrom est d’avoir montré que cette conception des communs reposait sur une conception abstraite ayant peu de choses à voir avec les communs réels gérés collectivement depuis des millénaires (comme les réseaux d’irrigation ou les pêcheries). C’est que les communs sont liés à des communautés, et donc à un sens collectif, où les individus communiquent et négocient dans une perspective qui ne se réduit pas à des intérêts immédiats.

En effet, faisant l’objet d’une gouvernance qui n’est imposée ni par le marché, ni par l’état, le souci des biens communs est toujours de concilier le droit d’usage avec la préservation des ressources. Or, cette conciliation, comme le montre la gestion de biens communs complexes (comme les canaux d’irrigation), est rendue possible grâce aux valeurs partagées par les membres de la communauté. Ces valeurs permettent de surmonter les difficultés de gestion, de véhiculer les connaissances collectives et de « prendre conscience de l’importance de l’adaptabilité et de la flexibilité de l’institution ».xxiv

 Nicolas Baumard : quand la raison du philosophe confirme les calculs du biologiste

Il paraissait vain de chercher les fondements de la morale dans les lois de la vie à l’époque où l’on expliquait l’évolution uniquement par la compétition, mais depuis que la coopération fait partie de l’explication, de nombreux philosophes se laissent séduire par un  »naturalisme » équivalent pour eux à une refondation de la morale par la science . Je me limiterai ici à montrer par un exemple significatif la parenté entre cette philosophie expérimentale et l’approche des biologistes mathématiciens et des économistes, Elinor Ostrom exceptée.

« La disposition morale, écrit Nicolas Baumard, serait en quelque sorte une disposition manipulatrice. Un certain nombre de résultats expérimentaux semblent confirmer cette théorie. Ainsi, Haley et Fessler (2005) ont placé des participants dans une situation où ceux-ci avaient l’opportunité de partager de l’argent avec un autre participant. Dans une condition, des yeux stylisés étaient représentés en fond d’écran sur les ordinateurs dont disposait chaque participant. Ces derniers sont alors plus nombreux que dans la condition classique à donner une somme non négligeable à l’autre participant. Dans une autre condition, au contraire, les participants étaient équipés de casques antibruits : ils étaient alors moins nombreux à donner. Ces données suggèrent que les yeux ou les bruits de conversation sont inconsciemment traités par notre cerveau comme des indices d’une situation sociale où notre réputation est en jeu, et que les participants visent non pas à se comporter moralement, mais à donner la meilleure image d’eux-mêmes.»xxv

La morale traditionnelle, qu’il s’agisse de celle de Platon, de celle d’Aristote ou de celle de Kant, indiquait aux hommes les règles qu’ils devaient suivre et les sources auxquelles ils devaient s’abreuver, pour s’accomplir, pour atteindre la perfection correspondant à leur nature. L’expression « morale naturelle » signifiait morale exigée par la nature humaine à son plus haut degré de perfection.

Dans ce qu’on appelle aujourd’hui morale naturaliste, non seulement cette fin est exclue mais toute finalité est exclue. Puisqu’il n’y a pas de finalité dans l’évolution, mais seulement des mutations, une sélection et une coopération en vue de la survie de l’espèce, et donc de la reproduction, il ne saurait y en avoir davantage dans une morale fondée sur ce que Baumard et ses homologues appellent « le processus évolutionnaire ». La coopération dans cette perspective est une bonne chose, non parce qu’elle permet à l’homme de s’élever jusqu’à la bonté à laquelle sa nature l’appelle, mais parce qu’elle a une valeur de survie, parce qu’elle crée des conditions favorables à la reproduction.

On ne saurait être plus clair à ce propos que Mathieu Depeneau quand il expose cette origine naturelle du sens moral :

 «La théorie de l’évolution de Darwin, malgré de nombreuses interprétations erronées, replace l’homme dans la continuité du vivant. A ce titre, l’entreprise de naturalisation de la moralité met en question cette qualité d’excellence, supposée humaine et rationnelle, donc supérieure en dignité, pour mettre en évidence sa fonction biologique de stratagème évolutif extrêmement complexe et performant œuvrant en tâche de fond pour la survie, la conservation et la reproduction des individus. En affrontant et en dissipant les principaux obstacles à l’hypothèse d’une éthique évolutionniste, nous replacerons l’homme dans la continuité des animaux sociaux, faisant l’hypothèse non d’un saut qualitatif mais d’une gradation en complexité. Après avoir reconnu la complexité du sens moral, à la croisée de la naturalité et de la culture, de la nécessité et des contingences, du déterminisme et de la liberté, nous chercherons à refonder la nécessité, et donc la légitimité, des valeurs morales non pas à partir de leur inscription dans un ordre rationnel supérieur, intemporel et universel, mais à partir de leur ancrage dans le socle de la naturalité, de l’évolution, de la vie et de la dynamique universelle du vivant»xxvi

De Malthus à nos jours

«Les coopératives ont trouvé leur origine dans des périodes de difficultés économiques.» xxviiC’est le Secrétaire général adjoint aux affaires économiques et sociales et Secrétaire général de la Conférence Rio+20 sur le développement durable, Sha Zukang qui a fait cette déclaration à l’occasion du lancement de l’année internationale des coopératives. La ressemblance entre le temps présent et l’époque difficile dont il parle, l’ensemble du XIXe siècle, et la seconde partie en particulier, est frappante. Au XIXe siécle c’est Malthus qui a mis les gens en garde contre la démesure, jouant ainsi le rôle de Marion King Hubbert et du Club de Rome. Même mal : la démesure; même remède : la coopération

Au XVIIIe siècle, Condorcet, le chantre du progrès, n’avait assigné aucune limite à l’amélioration de la condition humaine par le moyen des sciences et des techniques. C’est aussi ce que pensa d’abord Malthus, mais le spectacle de la pauvreté à Londres lui fit bientôt craindre l’avènement d’un point de rupture au-delà duquel la croissance de la population entraînerait une aggravation de la pauvreté et de la misère. Il acquit ainsi la conviction qu’il fallait limiter la croissance de la population tout en favorisant la reproduction des plus forts. La première édition du livre où il traitait de ces questions, L’essai sur le principe de population, eut lieu en 1798. L’influence de Malthus s’étendra jusqu’au delà de Darwin à la fin du XIXe siècle. La révolution industrielle dans sa seconde phase et ensuite la révolution verte invalidèrent ses prédiction

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