J’ai exprimé le fol espoir de voir Morsi démissionner avant qu’il ne soit démissionné. Il n’est ni de la stature ni dans la position de Othman pour rester au pouvoir malgré ses opposants. Il était de son devoir d’éviter la reproduction du coup d’État militaire et ses conséquences stratégiques. Sa confrérie a failli en Égypte et en Syrie et a raté les occasions d’un sursaut de conscience. Il nous faut revenir, plus tard, plus longuement sur les raisons de la faillite de ce que les marxistes appellent la révolution nationale démocratique et de ce que les Islamistes appellent la Sahwa ou la dawla islamique.
Pour l’instant je vais tenter, à chaud, de garder le même cap que j’ai suivi lors de l’analyse en temps réel des révolutions arabes et examiner les anciens ou nouveaux jalons pour voir la tendance qui se dessine au-delà des souhaits et des partis pris des uns et de l’habitude maladive et stérile de dénonciation des autres à la suite de la destitution du président égyptien. Je vois 15 éléments qui se conjuguent et qui vont imprimer leur marque sur le processus politique dans le monde arabe.
1 – Le coup d’État est inscrit dans la nature du pouvoir militaire qui trouve prétexte ou crée le prétexte pour réglementer la vie politique selon son propre calendrier et ses propres critères. Le peuple arabe n’est, selon l’expression de Malek Bennabi, qu’une foule que les saltimbanques politiques réunissent et que la matraque policière disperse. Le sentiment démocratique qui interdit à l’opprimé de refuser d’être opprimé et à l’oppresseur de continuer à opprimer n’est pas encore inscrit dans la mentalité sociale et dans les mœurs politiques. Les Frères musulmans auraient dû se hisser au niveau de leur responsabilité religieuse au lieu de convoiter un pouvoir qui allait leur échapper. Le coup d’Etat est inscrit dans l’histoire du monde musulman depuis qu’il a rompu avec la Prophétie. Ce serait une réduction de l’esprit que de confiner cette pratique aux armées arabes apparues dans le prolongement de la résistance anti coloniale.
En Algérie l’erreur magistrale consiste à donner une coloration islamique à la révolution algérienne et attendre de l’armée algérienne et du mouvement de libération nationale ce qu’ils ne pouvaient donner sur le plan idéologique et religieux ou de les considérer impies ou traitre oubliant les conditions objectives historiques et sociales de leur émergence.
2 – L’Arabie saoudite, ennemi juré des Frères musulmans et rival du Qatar va peser de tout son poids financier, politique et diplomatique pour rendre le retour des Frères musulmans sur la scène politique et sociale impossible voire périlleux pour l’existence et la liberté des militants et des sympathisants de la confrérie. Les alliances avec le Qatar et la Turquie étaient une erreur stratégique dont la facture sera lourde à payer. S’aligner sur un Cheikh sénile qui n’avait pas de boussole est la seconde erreur stratégique, car dans les moments difficiles les insensés vont continuer à suivre le même insenséïsme et les plus lucides vont se trouver dans la difficulté à convaincre de la nécessité de changer de « Qibla idéologique » et de rassembler de nouveau. Toute la stratégie de l’Islamophobie sioniste est de parvenir à cet état de confusion avec en point d’orgue des musulmans qui s’entretuent.
3 – Le réajustement au Qatar annonçait une nouvelle feuille de route pour le monde arabe et un accord entre l’axe Pékin-Moscou et l’Amérique. Le Qatar devait sans doute reprendre son rôle initial fournisseur de gaz et de place financière et ainsi mettre fin à son interventionnisme dans la géopolitique qui s’est avéré catastrophique pour l’image des USA. Les Frères musulmans conduits par une culture de dévotion maraboutique envers le chef de la confrérie et envers Cheikh Qaradhawi n’ont pas vu comment ils sont devenus une caricature de l’Islam caricaturée et n’ont pas eu la grandeur d’âme de se ressaisir pour devenir humbles au service du peuple.
4 – Croire que l’Amérique a fomenté les révolutions ou croire que la chute des Frères musulmans est l’échec de la politique américaine dans la région c’est mentir aux peuples et déplacer le conflit hors de notre mentalité pour le situer dans celui du complot. L’Amérique est pragmatique : elle a des invariants qui lui permettent de faire face aux changements et de les adapter à son profit. Elle dispose de capacités de veille et d’instruments de manœuvres. Croire en la bénédiction de l’Amérique est l’autre mythe dans lequel sont tombés les Frères musulmans. L’Amérique sait où se trouve le pouvoir réel et connait parfaitement ses intérêts. Toutes les gesticulations ne doivent pas cacher l’origine du drame et ses conséquences : le rapport de la classe politique arabe à l’armée. L’armée a non seulement un rapport de force envers la classe politique, mais un rapport de mépris paternaliste envers le civil. Demander à l’armée de résoudre les crises politiques est une conséquence de l’insenséisme arabe. Demander à l’armée de cautionner l’arrivée au pouvoir ou de respecter la légalité constitutionnelle est une autre forme d’inconséquence. Dans ce rapport à l’inconséquence des civils arabes, l’armée arabe est la plus cohérente, la plus logique et la plus conséquente. Il était demandé aux politiques de prendre l’armée comme un fait historique et de trouver ensemble un dénominateur commun pour aider l’armée à se débarrasser de son complexe et de ses appétits de pouvoir pour qu’elle se consacre à sa vocation : élaborer une doctrine de défense nationale et défendre la souveraineté nationale. L’armée investie de la confiance « populaire » et réconfortée par la culture messianique trouvera toujours des auxiliaires idéologiques et politiques pour lui donner des excuses comme elle trouvera toujours des détracteurs puérils pour dénoncer ses généraux sans rien proposer de crédible.
La cécité fait voir aux uns la réalité sous le modèle démocratique occidental et aux autres le souhait dans une perspective islamique sans ingénierie et sans partenariat avec les autres. Les laïcs sont réconfortés dans leur idée d’interdire la démocratie aux « ennemis de la démocratie » et les islamistes sont convaincus de la perfidie des laïcs et de leur nature éradicatrice de l’Islam. Peu sont concernés par l’effort de trouver ensemble une solution à la panne du monde arabe. La violence de la rue sera, à tort ou à raison, l’alibi, pour une intervention de l’armée. L’armée, à tort ou à raison, sera dans l’obligation messianique ou bonapartiste d’intervenir et d’arbitrer selon sa propre lecture du monde. L’armée arabe n’a pas de compte à rendre. Et il faut le dire en toute justice, si les officiers les plus compétents et les plus probes voulaient rendre compte, ils n’ont pas à qui rendre compte. L’armée est un corps uni et organisé, en face d’elle il n’y a que des convoitises de pouvoir et des maladresses.
5 – La Syrie semble soulagée pour l’instant. L’armée arabe syrienne peut achever de mater la sédition armée. Elle semble soulagée, mais dans la réalité le déficit en matière de droits, de progrès et de liberté est toujours en attente de réponse. Les réjouissances du président Bachar Al Assad sur le sort de Morsi indiquent que lui aussi n’a pas tiré les conséquences morales et politiques de son régime et n’est pas prêt à envisager avec objectivité les raisons de l’insurrection armée, nonobstant son caractère condamnable.
6 – Le mouvement des takfiris (abjurateurs) va sans doute se fabriquer des arguments politiques pour tenter de redonner du crédit à ses arguments religieux fallacieux et ainsi jeter l’anathème sur tous les Égyptiens. Bien entendu le fanatisme et l’ignorance de ce mouvement vont être instrumentalisés.
7 – Les USA vont afficher de nouveau leur soutien aux militaires et aux éradicateurs égyptiens. Cela va sans doute donner de nouvelles idées non seulement à l’opposition turque, mais aussi aux militaires turcs tentés de reprendre la partie du pouvoir qu’ils ont glissé en sous-mains aux néo-ottomans pour donner l’illusion démocratique et l’entrée de la Turquie en Europe.
8 – Le peuple égyptien et les « jeunes révolutionnaires » vont se retrouver de nouveau face au clivage que ni la première ni la seconde « révolution » n’a abordé avec sérénité et responsabilité. Le camp anti Morsi et anti Frères musulmans va montrer sa nature hétéroclite et contradictoire (partisans du libéralisme et partisans de la gauche) dès que l’ennemi commun focalisé sur les islamistes aura perdu de sa vigueur.
9 – Le Hamas palestinien va se trouver en difficulté. Les Palestiniens fragilisés par l’absence de vision stratégique se trouvent déjà confrontés aux voix chrétiennes et laïcs qui prennent position en faveur du coup d’Etat salué comme une victoire de la démocratie. C’est extraordinaire comment les Frères musulmans, en l’espace d’un an, sont devenus une force de répulsion. L’exception venait des médias américains et français dont on connait les penchants sionistes ou islamophobes : ils étaient dans l’embarras. Ils avaient le même embarras que les médias de l’entité sioniste. Je ne suis pas partisan de la trahison des Frères musulmans. Il y a une volonté d’investir sur l’illusion du Khalifat apolitique pour liquider la Syrie et l’Iran et conserver le monde arabe et musulman loin de la Russie et de la Chine. Les changements faussent la donne et les investissements des occidentaux pris au piège de leur machiavélisme politique. Dans quelques heures et dans quelques jours, le discours haineux envers le FIS et l’Islam va reprendre. Chacun reprendra la continuité de sa vocation et ses repères traditionnels. Les arabes continueront de naviguer à vue et de se voir à travers le prisme occidental déformateur, réducteur ou amplificateur selon la lutte idéologique, les impératifs militaires et les intérêts économiques qui continuent de nous échapper, militaires et civils, gouvernants et gouvernés, ignorants et intellectuels.
10 – Il y a longtemps que les Arabes se sont habitués à la présence sioniste. Ils n’arrivent plus à percevoir où se situe leur véritable ennemi et avec qui pactiser. Ils oublient que tout est mis en musique pour que se constitue dans le monde arabe une aristocratie composée de militaires affairistes plus préoccupés par le foncier immobilier et agraire que par la guerre contre Israël et la libération de la Palestine. La paix intérieure, la stabilité politique, la fin des faux clivages aboutissent fatalement à se reposer les véritables questions : l’environnement stratégique de la nation, sa dimension civilisationnelle, sa vocation dans le monde, son appartenance historique… Le sionisme comme l’Empire vieillissent et font des fautes, mais ils ne sont pas encore achevés et face à eux la partie est facile : nous empêcher de penser, d’avancer, de nous fédérer.
11 – Les Tunisiens inspirateurs de la révolution arabe vont s’imaginer que la révolution est un processus mécanique ou un brevet dont on a recours sans conditions objectives et sans possibilités réelles. J’ai étudié le programme économique d’Ennahda et j’ai publié mon analyse sur le Net. Je dois avouer que les opposants idéologiques de l’Islam politique non seulement n’ont fait aucune analyse du programme d’Ennahda, mais que leur programme ressemble à celui d’Ennahda : semblable à celui du FLN, du FIS ou de Bouteflika : un cahier d’intentions, un catalogue de choses à entasser. La différence avec l’Algérie c’est que la Tunisie n’a pas de ressources autres que le tourisme. Les Tunisiens vont faire tomber Ghenouchi et la question fondamentale reste posée : quelle est l’alternative si on fait abstraction des problèmes légitimes de la liberté de la femme, de la liberté de croire ou de ne pas croire. Les islamistes et les démocrates sont le revers et la médaille de la même fausse monnaie politique, l’expression de la même démagogie, et le même creuset de la pensée unique. Le monde arabe ne produit ni pensée économique ni modèle de développement ni leviers d’actions : il consomme les techniques des autres et fait de la compilation sur son histoire et son Fiqh.
12 – Dans cet ordre, nous allons assister à une répression féroce contre les cadres des Frères musulmans qui va ressembler à l’inquisition médiévale. L’Occident sera silencieux, les laïcs auront le sentiment de prendre leur revanche et les islamistes seront divisés et dispersés par leurs divergences doctrinales, sectaires et politiques qu’ils ont eux-mêmes cultivées.
Le système de cooptation et de rente prendra une autre forme avec ses parvenus et ses exclus. Ce système aura toute l’imagination, qui a fait défaut aux Frères musulmans et aux autres mouvements islamiques, pour cultiver davantage de médiocrité, d’illusions et de s’inventer les mobiles inédits de la répression contre ce qu’ils appellent l’Islam politique.
Cette répression, annoncée déjà par la fermeture des médias et l’emprisonnement des cadres supérieurs des Frères musulmans, va sans doute prendre des proportions inimaginables : criminaliser les Frères musulmans et les désigner comme bouc émissaire de tous les malheurs du monde musulman. Pour cela ils vont être traduits en justice sous l’inculpation de collaboration avec l’ennemi, d’atteinte à la sureté de l’État, de blanchiment d’argent, de terrorisme international. J’ai eu, par la grâce d’Allah, le privilège de comprendre l’islamophobie comme machine de guerre médiatique, idéologique et militaire dans l’agression du monde musulman et j’ai eu la présence d’esprit de faire les liaisons entre l’islamophobie et les dérives dans la pensée, le discours et le comportement de certains imposteurs. Je pense avoir eu le courage, le devoir et la lucidité de dire assez tôt que Qaradhawi est dans l’erreur. Ceux qui vouent une dévotion fétichiste au culte de la personnalité au nom de l’Islam qu’ils assument leur responsabilité dans la nouvelle tragédie.
Ils n’ont pas eu la vigilance morale pour dénoncer l’assassinat de Cheikh Ramadan Al Bouti allant jusqu’à lui trouver des alibis les uns plus farfelu que les autres. Ils n’auront pas la présence d’esprit pour dire qu’il ne s’agit pas de l’échec de l’islam politique, mais de l’incompétence des musulmans à vivre réconciliés et impliqués dans un projet de réforme globale et d’édification de civilisation à visage humain. Ils vont certainement continuer à dénoncer les généraux janvieristes et juilletistes, mais ils ne feront jamais leur mea culpa ni n’apporteront des propositions.
13 – Les Frères musulmans semblent se réveiller de leur anesthésie politique : Morsi appelle à ne pas verser le sang, sa confrérie invalide toute idée de Jihad en Égypte. Cependant comment expliquer aux Djihadistes en Libye et en Syrie que le halal et le haram sont soumis aux idées des chefs et non aux prescriptions divines. C’est encore une contradiction qui va jouer en défaveur de la mobilisation du peuple égyptien. Morsi n’a eu que 27% des voix (au premier tour) face au général Chafiq qui a obtenu 20%. La lassitude et le mécontentement ont sans doute entamé les 51% des voix du second tour. Ce qui n’a pas été réalisé en situation favorable ne le sera pas en situation défavorable surtout que la confusion idéologique et religieuse a accompagné la gouvernance ratée.
Poser l’équation en termes de complot impérialiste et d’armée despotique c’est continuer à faire l’impasse sur les problèmes de fond du monde arabe et choisir la voie de la facilité : dénoncer au lieu d’assumer, simplifier et réduire la réalité au lieu de la dérouler et mettre fin aux confusions et aux dérapages. L’article que j’ai écrit sur Khatib et son rapport à sa confrérie me semble un témoignage qui mérite étude. Prochainement j’aborderais les prévisions sur la gouvernance des Frères Musulmans et le processus de l’échec programmé que j’ai développé dans mon livre « les dix commandements US et le dileme arabe« . Il a été publié en janvier 2012 avant que les Frères musulmans ne sortent gagnants d’un processus électoral dont j’ai dénoncé les incertitudes, les compromissions et les dérives certaines du fait de l’esprit confrérique.
Dans quelques semaines, la machine infernale de la répression va fatalement rencontrer le sentiment d’injustice si elle ne rencontre pas l’insenséisme fortement présent dans les mentalités et facilement manipulable dans la société pour provoquer le clash. Cette machine peut être stoppée si de part et d’autre un sursaut de sagesse fait son apparition et retrouve le sens de l’humain, de l’État, du devenir des choses.
La vitrine d’Al Azhar, de l’Eglise copte et de la technocratie ne va pas résister à l’exigence qu’impose le temps, le territoire et les problèmes : la gouvernance n’est pas une affaire technicienne, elle est politique par excellence. Il ne s’agit pas de gérer un supermarché, mais de gouverner, d’arbitrer, de faire des choix stratégiques. Il n’y a que les crédules et les excités devant les caméras qui font semblant de ne pas savoir le niveau de déliquescence des clergés et des vitrines inféodés aux appareils. L’armée égyptienne et la classe politique ont failli par le passé et ont failli il y a un an en instaurant une démocratie de façade. L’urgence était et reste l’invention et la conduite de profondes réformes globales qui ne peuvent être conduites que par une classe politique soutenue par la majorité des citoyens. Parier sur un an pour l’émergence de cette classe et de cette conscience c’est une fois de plus exprimer l’incompétence et le mensonge de circonstances. J’ai analysé les prises de position de Heykel qui demeure l’une des figures les plus remarquables de la classe intellectuelle et politique arabe et je dois avouer que lui aussi tient un discours partisan aussi irresponsable que celui de ses adversaires. Il y a du fardage. Il y a du mensonge. L’armée égyptienne tant décriée il y a un ou deux ans ne peut se transformer radicalement alors que la société qui l’acclame n’a pas changé, que la classe politique n’a pas changé et que l’encadrement de l’armée et sa doctrine n’ont pas changé ni d’ailleurs la place de l’Egypte dans sa configuration dans l’espace régionale.
Le clash prévisible aurait dû inciter les Frères Musulmans à refuser de s’embarquer dans un jeu démocratique pour lequel ni eux ni la société ni l’armée n’étaient encore préparés à en assumer toutes les exigences et encore moins s’embarquer dans un jeu international qui non seulement dépasse la confrérie des Frères Musulmans et l’Association des Savants Musulmans, mais dépasse les nations. Trop de contentieux, trop de non-dits et trop d’enjeux auraient du inciter les Frères Musulmans à militer pour une autre voie plus fédératrice et moins politicienne. Ils doivent assumer la responsabilité de leur échec et donner toutes les clés de lecture pour sauver les nouvelles générations au lieu de se croire les sauveurs, les rédempteurs.
15 – Le devenir, au-delà du coup d’État, reste possible, si les forces saines et compétentes tirent toutes les conséquences de l’histoire puis décident de travailler ensemble et sur le long terme pour édifier un État de droit, une société de citoyens. Dans le monde arabe, le paradoxe exige de faire de l’armée un partenaire. Elle est incontournable du fait historique, social, culturel et politique. Le réalisme politique et la vérité religieuse nous commande, au delà du coup d’Etat, de commencer à réfléchir sur ce verset coranique et d’en tirer tout le potentiel de réforme et tout le sens des priorités :
{Lorsque les Tyrans s’emparent d’une cité, ils la corrompent et avilissent ses élites}
Quelle est notre vocation de musulman ? S’emparer du pouvoir et soumettre les autres à notre volonté ? Dénoncer les tyrans sans toucher au système en place ? Réformer tout ce qui est réformable dans la limite de nos possibilités et dans la limite des conditions sociales et politiques ce qui produit de la corruption et porte atteinte à la dignité humaine, sociale, morale, intellectuelle, politique, économique?
Il ne doit plus s’agir plus de paradoxe lorsque la raison, le réalisme et la religion convergent vers la même exigence : éviter l’effusion de sang. Il ne devrait plus s’agir de paradoxe lorsqu’il nous faut choisir entre s’aligner sur l’histoire de l’Occident ou s’inspirer de la voie des Prophètes. Il y a paradoxe lorsque les « partisans de la démocratie » refusent les résultats démocratiques et sollicitent l’armée qu’ils ne manquent pas de dénigrer lorsqu’elle ne leur confie pas le pouvoir. Il y a paradoxe plus grave lorsque les « partisans de l’islam » se croient infaillibles pouvant se passer de pensée (Ijtihad) en matière de politique, de gouvernance et de rapport aux autres.
Ni le Coran ni le Prophète n’ont demandé de faire un coup d’Etat au Soudan au nom de l’Islam et de le rater, de faire une révolution armée en Syrie et de la rater, d’entrer dans un faux processus démocratique en Algérie ou en Égypte et de le rater. Tous ces ratages ont pour origine les paradoxes sociaux et politiques d’un monde arabe et musulman sans repères autre que les souhaits qui sont contraires à la lettre et à l’esprit du Coran. Bien entendu les improvisateurs et les empressés vont dire que pour apporter les changements et réformer il faut avoir le pouvoir quitte à recourir à la violence. Je ne pense pas que ce soit la position que recommande le Coran. Le pouvoir politique ne se convoite pas. Il est octroyé par Allah pour nous éprouver par ce pouvoir, par son usage. Il est octroyé et il est bien utilisé lorsque il est le couronnement de la réforme globale qui implique le peuple lequel devient artisan de son propre changement et imposant le changement à son environnement. Il ne s’agit pas d’une imposition politique ou militaire mais d’une imposition logique, d’une nécessite historique, d’une adaptation psychosociale… un moment mystique dans l’histoire où le destin répond aux aspirations humaines sans les volontés ne forcent le destin. La Promesse divine se réalise…
Si l’armée égyptienne, les islamistes et les non islamistes avaient la culture politique de la reine de Saba, ils auraient tous évité le coup d’État en se consultant pour trouver la solution qui respecte le fond et la forme. Ainsi l’armée au lieu de destituer le président Morsi aurait imposer à la direction des Frères Musulmans et aux partis contestataires la rencontre autour d’une table de négociations pour sortir avec une feuille de route. Ils savent que Morsi ne peut rien faire sans le bureau politique des Frères Musulmans. Ils savent aussi que les manifestants n’ont aucune force de nuisance contre l’État si les partis et les organisations qui les mobilisent sont mis en face de leur responsabilités. L’injustice est de prendre des décisions unilatérales. La justice et l’équité est de prendre les mesures justes et réalistes qui garantissent les droits de la victime et la non transgression des droits du coupable. Tous auraient été mieux inspirés s’ils avaient posé l’équation en termes de devoirs vis à vis de leur religion, de leur pays et de leur peuple.
Le retour à l’enseignement coranique sur la reine de Saba montre les défaillances des Frères Musulmans qui n’ont pas consulté leurs partenaires politiques et l’ensemble de la société faisant un coup de force politico juridique et la transgression de l’armée qui n’a pas respecté le pouvoir politique légitime faisant un coup d’Etat militaire :
{ Elle dit : « O Élite ! Donnez-moi votre avis en mon affaire. Je n’ai jamais tranché sur une chose avant que vous ne soyez consultés ». Ils dirent : « Nous sommes doués de puissance, nous sommes doués d’une grande expérience guerrière, à toi de décider. Prends ta décision puis ordonnes ».} An Naml 32
Ou bien les musulmans reviennent à ces règles universelles ou bien leur sang va continuer de couler en vain.
Voir vos « pistes » se réaliser seraient l’aboutissement à tout ce qu’un peuple musulman mérite. Ce serait le mieux qui puisse arriver aux musulmans chez eux et ailleurs. Et avoir réussi à exposer ces points là prouve ton attachement au peuple musulman, à la paix du monde.
Je sais que l’eschatologie tu n y touches pas trop mais pour ce qui nous concernent ici il est nécessaire, je pense, de faire appel à cette science. Je reste persuadé que tout ceci participe à l’arrivé de Ad-Dajjal. Et que combien même le monde arabe tente d’aller à l’opposé de leur mouvance actuel ce que j’appelle « une main fougueuse » y fera opposition et aura main mise sur eux, sur nous ! Penser de la sorte c’est certes me caser, me cataloguer. C’est une question d’objectivité.
Salam, Marcus
Je viens de compléter mes « pistes » par une feuille de route que j’ai développé longuement dans un article en sept parties sous l’intitulé « Salomon et la gouvernance sensée » publiés en 2009. voici la fin de mon article :
Le retour à l’enseignement coranique sur la reine de Saba montre les défaillances des Frères Musulmans qui n’ont pas consulté leurs partenaires politiques et l’ensemble de la société faisant un coup de force politico juridique et la transgression de l’armée qui n’a pas respecté le pouvoir politique légitime faisant un coup d’Etat militaire :
{ Elle dit : « O Élite ! Donnez-moi votre avis en mon affaire. Je n’ai jamais tranché sur une chose avant que vous ne soyez consultés ». Ils dirent : « Nous sommes doués de puissance, nous sommes doués d’une grande expérience guerrière, à toi de décider. Prends ta décision puis ordonnes ».} An Naml 32
Pour l’explication eschatologique de l’histoire ou l’attente de la fin du monde. J’ai donné mon point de vue sur l’approche du Cheikh Imrane Hossein. Elle est séduisante, mais elle souffre de quatre handicaps majeurs. Le premier c’est qu’elle n’est pas une science islamique comme la science du Coran, la science de la langue arabe et la science du hadith et ses analyses et ses conclusions sont loin du consensus. La seconde est le biais de l’analyse de Imrane Hossein dans la sourate al Kahf qui est le pivot de son analyse. Ce biais est l’opinion personnelle sur la compréhension du sens et de la traduction de ce sens ésotérique à la réalité tangible. Le troisième c’est que l’histoire de la décadence musulmane et ses rapports aux envahisseurs témoignent de ce recours à l’eschatologie pour expliquer les malheurs qui les frappent. Chaque fois on retrouve les mêmes explications sur Gog et Magog et le Dajjal que l’histoire n’a pas confirmé. Ce sont des vérités qui vont venir dans un futur qui ne relève que de la connaissance d’Allah. Le quatrième handicap, sans doute le plus important. Nous avons du mal à trouver entente sur ce que le Coran appelle le Mukkam (l’évident) et accerssible à la majorité pour expliquer nos malheurs et trouver solutions comment allons-nous trouver entente sur ce qui semble ésotérique et réservé à ses initiés que le Coran appelle le Moutachabih (le probable au sens philosophique et métaphysique).
Le Dajjal est indissociable du retour du Messie. La question majeure n’est pas le Dajjal (le mal), ou le Messie (le bien) dans l’absolu, mais dans leur rapport dans le combat universel entre le vrai et le faux. Nous sommes impliqués dans ce combat dès que nous témoignons que nous sommes mususlmans. L’attente du Messie est un crédo de la foi. Comment l’attendre fait aussi parti du creo de la foi. L’attente messianique judéo-chrétienne ou la Promesse coranique. La promesse coranique est ouverte sans limite de temps et d’espace. Le temps du retour du Messie est une inconnue. Notre rapport au Messie est déja défini dans le rapport que le Coran a montré dans le rapport des Juifs au Messie, à Moise et à Mohamed. Si nous avons compris ce rapport nous sommes en attente du Messie sinon nous sommes dans la spéculation sur un domaine métaphysique au delà de notre entendement et de notre action fuyant la réalité relativement accessible à notre raison et à nos actions. Il est fort probable que parmi ceux qui attendent le retour du Messie ou la venue du Mahdi il y en aura qui vont se trouver dans le camp adverse par la culture de la confusion, la même culture des Juifs et des Chrétiens à l’égard de Dieu et des Prophètes. Ceux là mêmes qui ont rendu leur religion amusement, distraction, spéculation et divergences seront sans doute ceux qui ne sauront pas reconnaitre le Mahdi et le Messie et leur langage de vérité, de justice et de fédération.
Demain est souvent la reconduction de la posture d’hier. Le Dajjal et le Messie sont des vérités évidentes dans leur annonce et dans leur manifestation. Personne de sensé et de croyant ne risquera de les confondre à moins qu’il ne soit déja un égaré ignorant son égarement. Dans cet égarement on trouve des érudits musulmans qui vont jusqu’à annoncer que le Dajjal est le sammary qui a montré au peuple de Moïse comment construire le veau d’or et lui insuffler la vie (???). J’ai lu qu’un jeune enfant borgne a été décapité par les Takfiris dans un village syrien : vérité ou intox c’est monstrueux de déplacer le contentieux politique hors de son contexte politique et social pour en faire un problème religieux, une lecture métaphysique.
J’ai chois de montrer comment le Coran est la référence ultime pour apporter solution à nos problèmes. Je peux me tromper, et je me trompe, mes erreurs ou mes fautes ne touchent pas le credo, ni ne font dire à Allah ce que je ne sais pas ou lui faire dire ma propre opinion souvent influencée par les mythes bibliques, helleniques et persans. Comment vivre ense
Je ne déplace pas le contentieux politique vers une lecture religieux et métaphysique akhi ! Je les rend égaux. L’un résout l’autre.
Certes l’eschatologie est une science qui n’est pas islamique mais qui pour l’islam cette science résulte de ce que le Coran et la Sounnah nous ont révélés.
J’aimerais être là à dire oui et non avec toi mais je pense et même sûr que j’apprendrai beaucoup plus en t’écoutant, te lisant qu’en « luttant ».
Je suis d’accord avec toi sur le Mukkam et la difficulté que nous avons.
Salam, Marcus
Oui ce serait intéressant d’ouvrir une étude sur l’eschatologie.
Salam aleykoum
Je suis de celle qui avait dit que les frères musulmans en Egypte n’auraient pas du accepter la gouvernance du pays si les pouvoirs du président etait trop limité par la conjecture nationale et internationale.C’est leur satané pragmatisme qui en certaines circonstances ressemble plus à de l’indécision qu’autres choses.Les ikhwans n’ont jamais eu le pouvoir effectif.Comme vous avez dit ils auraient du avoir le role de la caution morale du pays en se plaçant comme force de proposition ,au lieu comme vous dites de briguer le pouvoir,ce qui en fin de compte n’a pas fait avancer l’etat du pays et a plutot les immobilismes et les crispations de chacun.
Le pragmatisme abetissant car appliqué en toutes circonstances,meme quand cela peut leur nuire m’a toujours énervé chez eux.
Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une guerre civile car les ikhwans qui ne sont pas le FIS sont aguerris à la repression et en ont vu d’autres .
Oui ! Didon
Vous avez raison. Mais l’armée et les anti Morsi sont en train de faire pourrir la situation au lieu de lui trouver apaisement. Il y a une volonté d’aller à l’affrontement pour donner légitimité et légalité à la repression, mais aussi pour éradiquer les chances politiques futures des FM. Ils savent qu’ils ont une expérience et une organisation et le jeu consiste à détruire cette organisation et l’impliquer dans une effusion de sang, une sorte de catharsis sanguinaire qui détourne le peuple à jamais de l’islam politique et social. J’espère me tromper.
salam alaykom c’est l’analyse la plus sensée que j’ai lu barakAllahoufik ça fait du bien meme si je suis en désaccord avec certains points.Vous auriez pu aussi insister sur le volet économique et et le role FMI qui a gelé son aide de 4,8 milliards de dollars a l’Egypte pendant la présidence de Morsi terminant ainsi d’asphyxier le pays deja en faillite précipitant ainsi sa chute . Et les spécialistes ont par ailleurs noté que le président Obama s’est gardé de qualifier la destitution de Morsi de « coup d’état » auquel cas les Etats Unis auraient été tenus suspendre leur aide a l’Egypte car il ne peuvent juridiquement parlant financer un gouvernement illegitime. Il l’a plutot qualifié de « renversement » Ils vont pouvoir ainsi soutenir massivement le nouveau pouvoir en place ce qui pèse lourd dans la balance car la préoccupation majeure du peuple c’est la bien la reprise de l’economie.
Amina salam !
Oui vous avez raison. J’aurais du parler du FMI. Je l’ai fait longuement dans un livre « le printemps arabe et le G8 à Deauville » qui venait compléter les « dix commandements ». La litterature marxiste et anti impérialiste pour des raisons idéologiques et propagandistes nous a présenté le FMI comme un monstre comploteur. La vérité est qu’il représente l’orthodoxie financière du monde dominé par l’économie capitaliste. Aucun pays ne peut s’insérer dans les transactions commerciales fondées sur le crédit sans se soumettre aux règles du FMI qui joue le garant des prêts. Les islamistes à l’instar des progressistes et des libéraux arabes occultent cette réalité car elle leur demande beaucoup d’effort, elle leur exige des observatoires commerciaux et économiques, elle leur demande de produire de la pensée économique et financière et surtout elle leur demande deux choix qui demandent une vision claire, une gouvernance sensée et une légitimité politique :
1 – se libérer de l’économie capitaliste et entrer dans un nouveau marché régional ou international. Le nouveau marché échappe au dollar. Il y a des expériences non abouties en Amérique du Sud, en Afrique du Sud et entre les russes et les Chinois (l’accord de Shanghai). Il faut non seulement se libérer du marché capitaliste, mais bien entendu produire et consommer des biens et des services fabriqués dans les alternatives au capitalisme. Les « révolutions arabes » n’ont ni cette ambition ni cette compétence. Les appareils des gouvernementaux en place et les appareils de l’opposition n’ont pas cette préoccupation. Les uns veulent se maintenir au pouvoir, les autres veulent arriver au pouvoir et s’insérer dans le système. Changer le monde est au dessus de leur capacité intellectuelle et politique.
2 – Négocier avec le FMI en position de force. La force est dans la légitimité politique, dans la cohésion intérieure et dans la qualité et l’étendue des alliances extérieures. La force est dans la compétence à se présenter comme alternative aux experts du FMI. Il s’agit de se présenter au FMI avec des atouts. Les Frères musulmans ne se sont pas préparés à négocier avec le FMI et en même temps ils ne pouvaient se soumettre à l’orthodoxie financière capitaliste. Le FMI est l’esprit du banquier, du profit. Il n’a pas souci à régler les problèmes sociaux sauf si son partenaire lui prouve sa capacité à gouverner et à s’acquitter des obligations et des règles du FMI.
Cela prouve une fois de plus la folie de chercher le pouvoir et de s’engager dans des luttes secondaires alors que l’économique et le social qui en dépend ne sont pas maîtrisés sur le plan idéologique, politique et technique. Comment négocier avec les experts du FMI alors qu’il n’y a pas de débat interne pour trouver une nouvelle voie ou supporter ensemble les plans imposés par le FMI. Sur le plan purement islamique nous revenons à reposer l’urgence d’une pensée moderne sur le Riba. Hélas les pensées économico -religieuses égyptienne et saoudienne, les plus dominantes ont fait la promotion des pseudo banques islamiques et des bourses immobilières et ont occulté l’analyse du marché, de l’investissement, de la monnaie, du FMI, du modèle de développement, du devenir du monde…
Lorsque j’ai écrit que le programme d’Ennahda ressemblait à celui du FLN : des cahiers d’intentions et des catalogues de choses, je pensais à l’absence de leviers économiques et à l’absence de réformes globales qui permettent de s’émanciper de l’hégémonie capitaliste. Si les islamistes et les progressistes avaient cette visions ils n’auraient jamais toléré que l’OTAN désintègre la Libye, sa manne financière et le marché africain fédéré par la Libye et que pouvait structurer l’Algérie et l’Egypte. Le FMI serait obligé de composer et d’assouplir ses règles ou de régresser devant l’émergence de places économiques financières de l’Euro Asie, de l’Afrique du Nord, de l’Amérique du Sud…
Sur le plan de la probité intellectuelle ainsi que sur celui de l’efficacité sociale, politique et économique, le problème majeur n’est pas le FMI et ses crédits, mais l’absence d’une pensée autonome et responsable. Le Prophète (saws) n’a jamais interdit une chose ou dénoncé un phénomène sans y apporter l’explication et l’alternative qui permet de s’en libérer. A titre d’illustration l’Algérie, comme l’Arabie saoudite, prête de l’Argent au FMI et participe au naufrage des institutions financières internationales. Où sont l’éthique, l’efficacité, la justice, l’indépendance, l’industrie, l’éducation, la santé publique et le développement national ?
J’espère avoir répondu grossièrement